Dans cette page, vous pourrez découvrir ou redécouvrir un document réalisé en 2002 par Olivier GAUYACQ sur l'Adour et sa faune. Un document à télécharger complètement en cliquant sur les liens suivants. Pour vous donner une idée, vous pourrez parcourir le texte ci-dessous. Bonne lecture !
les compagnons au bord de l'eau
Introduction
Née à plus de deux mille mètres d’altitude, l’Adour traverse, le long de ses trois cent dix kilomètres, la Bigorre, le Gers, les Landes, le Béarn et le Pays Basque. Au cours de son voyage à travers quatre départements, elle est successivement torrent, rivière, marécages puis devient enfin fleuve. La diversité des sites qu’elle traverse, son changement de rythme lors de son interminable descente, la variété de son débit et de ses eaux, m’ont conduit à réaliser ce document, qui a pour objectif de présenter les différentes populations de poissons qui vivent en son sein. Depuis les montagnes, lieux de prédilection des Salmonidés, où l’eau est glacée et chargée en oxygène, jusqu’aux eaux saumâtres de son embouchure dans l’Océan, l’Adour renferme une multitude de poissons trouvant un biotope adapté à chaque espèce. Après avoir fait un bref descriptif historique et actuel de ce fleuve, je présenterai, dans ce document, un éventail de la richesse de l’Adour, en exposant les différentes espèces de poissons qui y ont logé refuge, et en offrant quelques caractéristiques propres à chacune de ces espèces. Certes, la liste ne peut-être exhaustive, tant elle est riche et diverse, mais les principaux acteurs seront présents, objets de traques et de rêves pour les pêcheurs passionnés qui leur consacrent la majeure partie de leur vie. Je traiterai cette étude des différentes espèces en trois parties distinctes : la première sera consacrée aux poissons migrateurs (saumon, alose, anguille, lamproie et esturgeon), convoitise et richesse des pêcheurs professionnels ; la seconde partie sera consacrée aux poissons vivants dans les eaux de première catégorie (truite, vairon, chabot). La dernière partie sera consacrée aux poissons vivants dans les eaux de deuxième catégorie, plus chaudes et moins oxygénées que les précédentes (brochet, sandre, perche, black-bass et silure pour les carnassiers et par un éventail de poissons pour les Cyprinidés, très présents dans l’Adour et dans ses affluents, qui sont les proies favorites des premiers, gardon, ablette, vandoise, hotu, tanche, goujon, brème, chevesne, rotengle et carpe).
Je me permettrai aussi d’inclure quelques précisions quant aux origines géographiques de certaines espèces, ainsi que quelques commentaires personnels relatifs à la faune vivant aux bords des eaux. Je conclurai par une présentation d’œuvres diverses de certains artistes passionnés comme je peux l’être qui m’ont particulièrement touché.
Histoire : les méandres de l’Adour
L’Adour trouve ses origines non loin du Tourmalet et, contrairement à la plupart des fleuves, possède pas moins de cinq sources distinctes. Cette particularité est due à la nature des sols du Haut-Adour où se créent des bassins de réception dont le réservoir est le granite du Néouvielle. Les sources les plus lointaines sont situées au pied du pic d’Espade d’où part l’Adour du Tourmalet. Cette Adour n’est qu’une des cinq sources ; le mot Adour étant régulièrement utilisé dans la vallée de Campan pour désigner les ruisseaux et les torrents (tout comme en Béarn, les gaves désignent à peu près tout ce qui coule). Cinq cours d’eau ont été ainsi baptisés l’Adour : l’Arizes et le Garet (qui se jettent dans l’Adour du Tourmalet), l’Adour de Payolle (qui vient du col d’Aspin) et l’Adour de Lesponne, et se rejoignent au village de Baudéan. De nombreuses années ont été nécessaires pour déterminer la longueur exacte du fleuve. En 1866, le Grand Larousse Universel estime sa longueur à deux cent soixante kilomètres ; à la fin du siècle, Elisée Reclus ou encore A. Joannes lui donnent environ trois cent kilomètres. Trente ans plus tard, sa longueur officielle est enfin définie et se situe entre trois cent dix et trois cent douze kilomètres (bien que certains manuels indiquent encore trois cent trente kilomètres). Ces affluents, pour la plupart issus du massif pyrénéen, permettent à l’Adour de recueillir toutes les eaux et les neiges ruisselant du versant nord et du piémont des Pyrénées. Seules deux rivières s’y jettent sur sa rive droite, l’Arros (venant du Gers) et la Midouze (sud des Landes). Le bassin de l’Adour possède ainsi une grande variété de paysages constitués par les coteaux béarnais, bigourdans et basques au pied des Pyrénées, les coteaux landais et gersois au nord de la forêt landaise.
Après avoir parcouru trente kilomètres, l’Adour aborde sa première ville : Bagnères-de-Bigorre. Citée thermale a la réputation établie depuis le XVIIe siècle, Bagnères s’est longtemps tenue à l’écart de sa trajectoire, en raison de crues violentes. Il faut attendre la révolution pour qu’une activité industrielle importante soit développée grâce à l’Adour (papeteries, imprimeries, teintureries, scieries, etc.). Le fleuve est désormais l’un des symboles de cette petite ville pyrénéenne, à côté des sources thermales et du pic du Midi. Après cette première étape, l’Adour descend soixante-dix kilomètres et atteint la pleine de Tarbes (trois cent deux mètres d’altitude). Là, elle y rencontre l’Arros et l’Echez, mais garde encore intacte son impétuosité montagnarde. La ville de Tarbes, méfiante à son égard, se développe à l’écart du fleuve. Au moyen âge, un espace de près de sept cents mètres sépare l’Adour du cœur de la ville. L’espace libre accueille les grands marchés et les foires, et un pont de bois de près de deux cent vingt-cinq mètres de long, régulièrement détruit par les crues, permet le passage au sec d’une rive à l’autre. Au XVIIIe siècle, il est remplacé par un pont de pierre, à son tour régulièrement reconstruit. De nombreux aménagements destinés à se protéger des crues sont alors réalisés, permettant l’urbanisation des bords du fleuve. Ce fleuve si redouté joue malgré tout un grand rôle dans le plan d’urbanisation de Tarbes car la ville est parcourue par de nombreux canaux utilisés pour l’alimentation en eau domestique et les égouts. Théophile Gautier décrivait Tarbes comme la ville « des montagnes bleues qu’on découvre au bout de chaque ruelle et des ruisseaux d'eaux courantes qui, parmi les verdures, sillonnent la ville en tous sens ». Ces canaux disparaissent définitivement en 1952 (ce genre de canaux peut être encore vu dans les villages navarrais au pied du col de Roncevaux, comme par exemple Burgete ou Garralda).
Soixante-dix kilomètres plus loin, le fleuve traverse Aire-sur-l'Adour. Ancienne citée gallo-romaine, la ville a toujours tenu un rôle de frontière et de carrefour. Le pont franchissant l’Adour est un point de passage unique permettant la liaison entre Landes et Chalosse. Comme dans de nombreux cas, le franchissement du fleuve pose un certain nombre de problèmes. Le pont en bois construit au XIIIe siècle est en effet endommagé à plusieurs reprises pour être finalement emporté au XVIIIe siècle. Le pont de pierre qui le remplace résiste trente ans avant d’être détruit à son tour et remplacé par un bac. L’actuel ouvrage en pierre, construit en 1834, est lui-même soumis à rude épreuve mais résiste à quatre grandes crues. Quittant la citée des Aturins, le fleuve traverse alors la région des Barthes (terme désignant les zones régulièrement inondées de la vallée de l’Adour en aval de la Midouze) s’étendant sur près de douze mille hectares. Cette région est l’objet de nombreux travaux d’assainissement pour lesquels, vers la fin du XVIIe siècle, les Hollandais sont sollicités. Ces derniers, expérimentés dans la maîtrise de l’eau, contribuent à favoriser la navigabilité du fleuve. Un important réseau de rigoles et de canaux est ainsi créé et les Barthes sont exploitées durant le XXe siècle. Situés à soixante-cinq kilomètres de l’embouchure, la ville de Dax s’étend sur la rive gauche de l’Adour. Le site, occupé depuis la préhistoire, possède l’avantage de permettre un franchissement du fleuve relativement aisé. Cet intérêt stratégique n’échappe pas aux Romains qui s’y établissent solidement. Importante ville thermale, Dax est aussi un des principaux ports sur l’Adour, entre Saint-Sever et Bayonne, pour l’embarquement et le transit des vins de Chalosse et du Tursan. Cependant, à l’exemple des autres villes traversées par le fleuve, son port médiéval en pierre est emporté au XVIIIe siècle puis remplacé par un pont en bois lui-même démoli en 1855 lorsque l’actuel « Vieux Pont » est construit. En s’éloignant de l’antique Aquae Tarbellicae, le régime du fleuve se trouve subitement bouleversé lorsqu’il se joint aux Gaves Réunis (les gaves de Mauléon, de Pau et d’Oloron) dont le débit moyen atteint cent quatre-vingt-douze mètres cubes par seconde. Cet apport transforme l’Adour et lui redonne son caractère montagnard. A Bayonne, à six kilomètres de son embouchure, les eaux basques de la Nive rejoignent le fleuve à leur tour.
Depuis l’Antiquité et jusqu’au XIVe siècle, l’embouchure du fleuve, connu sous le nom de Boucau de la Punte, se situe à une quinzaine de kilomètres au nord de l’emplacement actuel, à la hauteur de Capbreton. Entre 1310 et 1440, de très fortes tempêtes déversent les sables de la dune dans l’embouchure qui se déporte à seize kilomètres au nord. Le nouveau lieu devient « Port d’Albret » (qui restera célèbre pour ses pêches à la baleine) puis le Vieux-Boucau. Cependant, le fleuve traverse toujours Capbreton, qui garde un accès au port grâce à un étroit chenal. La présence de Port d’Albret est très peu appréciée par les Bayonnais car en raison d’un ensablement du cours inférieur, une grande partie du commerce lié aux activités maritimes se rapproche de Capbreton, plus facile d’accès. C’est pourquoi le projet de création d’une nouvelle embouchure peut progressivement s’imposer. L’action et la détermination de l’architecte Louis de Foix doublé du soutien financier du roi Charles IX sont déterminantes et le contrat à « conduire plus directement le fleuve vers la mer » est conclu en 1572. Pendant six ans, un nombre considérable d’hommes travaillera à l’édification d’une digue de trois cents mètres. Le chantier, en proie à de nombreuses difficultés financières et techniques, est même à l’origine d’inondations de la ville. Cependant, en octobre 1578, l’ouvrage est achevé et le nouveau Boucau créé. Les années qui suivent nécessitent de nombreuses interventions sur la digue qui, plusieurs fois, doit être consolidée suite à l’apparition d’importantes brèches. Cette gigantesque opération raccourcit définitivement le cours de l’Adour, qui désormais, se jette à Anglet après un long voyage à travers cinq régions à forte personnalité. Bien qu’emblématique, le nom du fleuve ne sera jamais utilisé pour désigner un département ou une région. Mais nous avons pu le constater, ce n’est là qu’une de ses nombreuses spécificités.
Les Barthes de l’Adour : l’indolence charmeuse
Au pays des Barthes, en aval de Peyrehorade, l’Adour s’écoule nonchalamment jusqu’à Bayonne, faussement alanguie. A l’issue de son tumultueux parcours montagnard, fort des eaux des gaves pyrénéens, le fleuve fait comme une pause avant d’affronter l’Océan.
L’aventure commencée dans les neiges des Pyrénées centrales à plus de deux mille mètres d’altitude vient s’achever dans les rouleaux de l’Atlantique. Pourtant, les amours marines de l’Adour débutent bien en amont de l’embouchure bayonnaise, dans les Landes, du côté de Peyrehorade précisément et trouvent leur accomplissement vers Urt, à la limite de la salure des eaux. Apprivoisé à peine, domestiqué jamais, le fleuve a donné naissance, dans la contraction de ses dernières courbes, à un univers replié dans le secret des Barthes, blotti dans le mystère de ses chenaux.
Entre vergnes et levées de terre, aux confins de la Gascogne et du Pays Basque, un fleuve et une batellerie uniques ont littéralement modulé ce petit pays. Le pays Charnegou, le bas de l’Adour, sent l’alose, le saumon ou la pibale, que l’on déguste fraîche, accompagnée de vin paillé. L’Adour en subit très loin l’action de la marée et sans doute, est-ce de ce rendez-vous biquotidien que les gens d’ici tirent cette intimité qu’ils nourrissent vis-à-vis de leur fleuve. Bien sûr, celui-ci a perdu la superbe jeunesse pyrénéenne pour gagner une maturité, qui lui a arrondi les hanches, mais sans pour autant lui ôter ni sa puissance, ni sa vigueur de torrent, qu’au terme du voyage il a longtemps exprimées par de spectaculaires débordements naturels. La meilleure heure pour aller à sa rencontre est sans doute lorsque l’aurore rougit le ciel, lorsque brume ectoplasmique3 se maintient encore au ras des eaux, tandis que les trois îles en aval d’Urt (Berenx, Broc et Lahonce) figures de proue de navires ancrés au mitan4 du fleuve, peinent à sortir du cocon filandreux. Au petit matin, sous un sol désordonné d’aigrettes ou un tourbillon de mouettes au-dessus des mâts immobiles de voiliers endormis, le fleuve s’éveille au pas étouffé des pêcheurs sur un appontement bancroche5. Quand se sont effacés les derniers lambeaux de cette brume d’aquarelle anglaise, un paysage aqueux tranche sur le ciel. L’horizon, désormais, ne dépassera pas la cime des saules ou, en terrain découvert, le sommet des plus hautes levées de terre. Par endroits, alors que la masse échevelée de la végétation se penche à raser la surface, l’Adour se teinte d’un noir contrastant avec le flavescent6 des limons. Parfois, il prend ses aises, s’élargit et prend une escapade sur le cours placide de ses affluents. Il y a longtemps que Maurice Lamy, franc-comtois d’origine, est tombé sous le charme du fleuve, qu’il connaît sous le bout de ses lagunes. Son métier de contrôleur à la Direction Départementale de l’Equipement, chargé de l’entretien des berges, a attisé chez lui le besoin de tout savoir de l’histoire de l’Adour, et surtout d’aller à la rencontre des hommes, au point qu’il a créé l’association Val d’Adour maritime, rassemblant tous les amoureux du cours d’eau. « Ce fleuve est avant tout un lieu de communication entre les hommes. Tout le trafic commercial avec Bayonne passait par-là. » La rive droite, landaise non domestiquée, est laissée à la seule fantaisie de la maremme, à la sérénité des étendues humides, aux feulements7 de roseaux, aux ondoiements d’iris. Tendant leurs cous vers les cieux d’aventure, cigognes et oies cendrées se posent dans ce havre pour migrateurs éreintés. Sarcelles au masque bicolore, colverts, pilets se laissent porter, tandis que pourpré, bihoreau ou cendré, le héron se hausse du col, rejoint par les aigrettes et les spatules. En 1973, les chasseurs de Saint-Martin-de-Seignanx implantent une réserve et tentent, avec la Fédération des chasseurs des Landes, de réhabiliter le site en le rendant plus attractif pour la faune. Grâce à plusieurs achats et échanges amiables, la Fondation Nationale pour la Protection des Habitants Français de la Faune Sauvage et la Fédération des chasseurs landais possèdent quatre-vingt-cinq hectares des quatre-vingt-quatorze mis en réserve. Au détour de ces zones restées intactes, la faune et la flore se développent en toute liberté, de nouveaux végétaux apparaissent, certains comme l’aenanthe crocata, l’androsaeum officinale ou le thelipteris palustris sont très rares.
Les faucons pèlerins, balbuzards et pygargues à queue blanche ont, en ces lieux, trouvé un refuge de premier choix. Le promeneur trouvera, sur ces espaces désormais protégés, des observatoires réalisés par la Fédération landaise de chasse. De splendides maisons de maîtres, fermes cossues ou gentilhommières aux hautes tours, ponctuent le parcours piqué de fragiles appontements. En arrière plan, par delà les digues, d’immenses cultures de maïs précédent les grands pins.
Rive gauche, sphère de labeur, le petit exploitant, jusqu’aux années soixante, a dû affronter les caprices du fleuve. Désignant les levées de terre, Maurice Lamy rappelle ce que furent ces travaux pharaoniques : « On a copié les Hollandais et créé des polders après un judicieux assèchement des zones humides. Il aura fallu dix années à l’Equipement pour remettre en culture tout ce secteur, opération accompagnée d’un remembrement réalisé avec l’assentiment de tous les propriétaires. » Jean Gatelier, exploitant et ancien maire de Guiche, ne peut s’empêcher d’en référer au passé : « Nous nous devons d’entretenir une terre que nos aînés ont dû traiter à la pioche. » Et de rappeler comment il fallait autrefois patauger dans le marécage pour aider le bétail enlisé. Les Barthes engloutissent en effet dans leur miasme8 bêtes et gens, et gare à qui s’égarait dans le brouillard ou se faisait surprendre par la nuit dans ces limbes fangeuses ! Et quand les crues gonflaient les eaux de l’Adour, les berges s’évanouissaient, les murs des fermes portent encore la marque des débordements soudains : quatre mètres cinquante en 1856 ; quatre mètres soixante en 1952 ; quatre mètres vingt en 1983… Un savant système de canaux, de stations de pompage et de levées de terre à peu à peu permis l’extension des zones cultivables et grâce à des portes à marée, les humeurs vagabondes du fleuve sont désormais calmées. Les Barthes originelles en sont réduites à deux passements ourlant les deux rives. Un seul fleuve pour deux rives, deux départements pour une gestion qui devrait être commune : « Il s’agit d’une entité homogène. Or, les administrations s’ignorent », estime Maurice Lamy. Ainsi, par exemple, au niveau d’Urt, les levées de terre ne sont pas au même niveau sur les rives, et la politique du bulldozer a hélas causé l’abattage de plus de sept cent trente platanes sur une levée des bords de l’Aran. Rive gauche, on a longtemps était métayer. Et si l’agriculture ne suffisait pas à faire vivre une maisonnée, le fleuve nourricier apportait le complément nécessaire. Ici, le paysan se doublait d’un pêcheur. Les pêcheurs professionnels se comptent aujourd’hui sur les doigts des deux mains, mais dès les premières heures du jour, les filets dérivent toujours sur la largeur de l’Adour, au gré de la marée, signalés par des flotteurs colorés. Gestes mille fois répétés, entre embouchure et Saubusse, dans le chatoiement argenté du filet dégouttant ramené au fond de la barque. L’éclair blanc de l’alose ou du saumon pris dans les mailles fait toujours battre plus fort le cœur du pêcheur. Pêche à la pibale, à l’anguille ou à la lamproie vampire… Jacques Lespine, cinquante et un ans, pêcheur professionnel, se souvient : « La pêche ici, c’est un mode de vie. Un travail difficile aussi, qui ne plaît plus aux jeunes parce qu’il impose des contraintes, une soumission au temps et aux marées. » Un métier qui, au-delà des joies qu’il apporte aux amoureux de la nature, n’est pas non plus exempt de dangers.
Jacques Lespine évoque le brouillard qui s’abat sur les eaux et le chant du coq ou du merle pour le guider et le situer sur le fleuve. En ces temps où l’Adour vivait encore, c’était l’angoisse permanente par temps de brume : on risquait de se faire proprement éperonner au bec de la Bidouze, en face de l’île de Mirepech, par la péniche des ciments de l’Adour, longue de quatre-vingt-cinq mètres et large de neuf, ou encore de chavirer sous la poussée de l’énorme vague déplacée. Guiche, qui domine les ruines de son château, s’endort au détour d’un méandre porté par les eaux tranquilles de la Bidouze.
Au port, la cale à paliers pavée, faite pour recevoir les fameuses galupes9 à fond plat quel que soit l’état de la marée, semble attendre encore le dernier chargement de pierres provenant de l’une des quinze carrières qui trouaient la rive gauche jusqu’à Bidache, les barriques de vin de Chalosse, mais aussi de bétail. D’ailleurs, tout rappelle la grande batellerie, celle qui fit les beaux jours du fleuve. En témoignent, par exemple, les anciens appontements, encore signalés par des pieux qui, entre Hastingues et Peyrehorade, accueillaient les gabares calant trois mètres, ou voyaient passer les trains de bois flotté descendant depuis Dax, via Port-de-Lanne. Jusqu’au chemin de halage qui court toujours le long des rives jusqu’au port de Bayonne. Car la navigation est bel et bien morte dans les années cinquante. Guiche ne résonne plus du joyeux chahut de ses cinq auberges. Même le feu du Bec-du-Gave n’est plus allumé.
Sur les Gaves Réunis, entre Orthevielle et Peyrehorade, ou sur l’Adour, après le grand méandre de Port-de-Lanne, au détour d’un chenal bayou où les arbres semblent naître du fleuve, des épaves de galupes achèvent leur lente dégradation.
Des coulées vertes drapent leurs coques fangeuses à moitié immergées. Des enchevêtrements de lianes se confondent avec les câbles détendus des mâts de charge rouillés encore dressés, dérisoires, au-dessus du lavis de ces zones d’ombre liquide. La fin d’un monde, assurément, mais les marques d’une véritable histoire d’amour entre un fleuve, haï pour ses crues, vénéré pour l’abondance de ses eaux et le petit peuple de ses rives, héritier d’un patrimoine unique lié à la navigation et à l’histoire du bas Adour.
La France : à crues et à sec
Si l’on peut passer sans transition des inondations à la sécheresse dans un pays pourtant réputé pour son climat tempéré, c’est peut-être que l’on a trop souvent soumis les rivières de France à un régime qu’elles ne sont plus capables de supporter.
« Jusqu’à ce que la douleur le lui enseigne, l’homme ne sait pas quel trésor est l’eau ». Si l’on en croit Lord Byron, les Français, après trois années de sécheresse et trois mois d’inondations, devraient avoir retrouvé la mesure de cet extraordinaire patrimoine national que constituent les deux cent soixante-dix mille kilomètres de ruisseaux, de rivières et de fleuves qui parcourent notre pays.
La France a plutôt été gâtée par la grande loterie de l’évolution climatique. Son climat tempéré lui donne une hygrométrie quasi idéale et un réseau hydrographique dont s’accommoderaient bien des nations. Les rivières et les fleuves font partie de notre richesse nationale, ils ont contribué à faire de la douce France un pays où il fait bon vivre, où le progrès, la culture autant que l’agriculture, l’économie et les loisirs ont puisé leur développement dans l’eau du Rhône, de la Loire, de la seine, de la Garonne, du Rhin, de l’Adour et de leurs affluents.
Quel Français n’a pas dans ses souvenirs d’enfance le murmure d’un ruisseau, les méandres d’une rivière divisant les pâtures ou la chanson d’une chute au sortir d’un moulin. La pêche aux écrevisses, les carafes à vairons et les goujons jouent au cœur de notre mémoire le refrain nostalgique d’un passé révolu. Car, au train où vont les choses, c’est dans les musées que nous irons retrouver la grâce de nos cours d’eau. De l’onde magique de leur jeunesse, il ne reste souvent qu’un fossé rectiligne, parfois même une canalisation qui traversent des paysages sans haie ni bosquet. Comme si la nostalgie s’était pris les pieds dans le béton.
Ces camisoles de ciment ne sont d’ailleurs pas étrangères au tour qu’ont pris certains hivers les inondations. Si les rivières, en noyant la Camargue, en inondant villes et campagnes, en mettant les habitants des villages isolés sur les toits ont ainsi fait irruption dans le journal de vingt heures, c’est parce que trop d’apprentis sorciers, en voulant canaliser leur colère, sont seulement parvenus à la décupler. Depuis qu’Hercule, dans le cadre de ses douze travaux, a eu l’idée de détourner le fleuve Alphée pour nettoyer les écuries d’Augias, tout le monde à tendance à croire que l’on peut faire n’importe quoi avec les eaux d’une rivière. Les hercules des Temps modernes sont d’ailleurs beaucoup plus performants que le roi du péplum. Aux rivières, ils ont pris leur énergie pour faire de l’électricité, leur eau pour l’amener aux robinets des fermes et des maisons et jusqu’à leurs lits pour y bâtir des immeubles, y aménager des parkings et des campings que le retour desdites rivières a quelquefois transformés en cimetière.
Le magazine 50 Millions de consommateurs avait publié dans son numéro d’octobre 1993 la liste des six cent vingt-cinq villes à risques et interrogé les maires de soixante-deux communes les plus menacées. A l’époque, c’est-à-dire quelques semaines avant que ne commence l’édition 1993 du déluge, révélations et avertissements ne reçurent pas dans les autres médias l’écho qu’ils méritaient. Le magazine se demandait notamment pourquoi à Montpellier on s’acharnait à vouloir construire une université en zone inondable et à ensevelir, à Nice, sous des tonnes de béton, un torrent potentiellement furieux qui risquait de soulever le moment venu cette chape dont l’homme prétendait l’affubler. 50 Millions de consommateurs en rappelant qu’au Grand-Bornand, il n’avait fallu, le quatorze juillet 1987, que vingt-six minutes pour emporter vingt-trois vacanciers sur un camping et qu’à Vaison-la-Romaine, cinq ans plus tard, trente-sept personnes payèrent de leur vie d’avoir fait leur lit dans celui de l’Ouvèze, 50 Millions de consommateurs, donc, s’interrogeait sur la responsabilité de ceux, élus, administrateurs, techniciens, qui autorisent ces véritables usurpations de propriétés que sont les lotissements et aménagements dans les lits secondaires des rivières.
« En France, accuse Renaud Vié Le Sage, l’ancien directeur du Commissariat aux risques majeurs, quatre-vingt pour cent des permis de construire en zone inondable ont été délivrés durant ces cinquante dernières années. On estime que deux millions de personnes vivent aujourd’hui dans ces zones, qui représentent une superficie de vingt-deux mille kilomètres carrés répartie sur huit mille cinq cents communes ». Depuis 1982, les assurances ont versé quinze milliards de francs au titre de catastrophes naturelles. Depuis cette date, au moins dix mille communes ont fait l’objet d’un arrêté leur permettant de bénéficier du régime des catastrophes naturelles. Les inondations ne sont pas une nouveauté. En janvier 1910, lors de la grande crue de la Seine, on remontait la rue Saint-André-des-Arts à la rame. La crue du Rhône en 1950, sert encore de référence. Le vingt et un août 1616, l’Ouvèze emportait quatre-vingt maisons à Bédarrides ainsi que le parapet du fameux pont romain de Vaison-la-Romaine. Ce qui a changé, c’est le désir des hommes de s’y opposer. Au nom du progrès, au nom du développement, on a endigué, canalisé, barré, dompté. Du moins, on a cru l’avoir fait.
Mais aucun des dix-huit barrages que la Compagnie nationale du Rhône, dont la mission est précisément de dompter le fleuve cher à Mistral, n’a empêché que ses flots ne submergent ou traversent des digues passoires qui ont transformé la Camargue en extension de la Méditerranée. Pourtant, le débit du Rhône est cent vingt-cinq fois moins important que celui de l’Amazone. Pis, lors des dernières grandes inondations, on pense qu’un seul parmi les grands réservoirs chargé d’écrêter les crues du bassin de la Seine, celui de Der Chante Coq sur la Marne, a pu remplir son office jusqu’à cette année 2001 fatale. Pas un seul des cent quarante barrages que compte notre dispositif hydroélectrique, pas plus que les ouvrages consacrés à l’irrigation ou à la régulation, n’ont pu s’acquitter de la mission que leur assigne, en cas d’inondation, leur déclaration d’utilité publique. On pense même que les lâchers rendus obligatoires par la brusque montée des flots ont encore aggravé la situation. On comprend donc que les écologistes de SOS Loire vivante reçoivent de plus en plus de soutiens lorsqu’ils s’opposent à la construction sur les cours supérieurs de la Loire et de ses affluents de nouveaux barrages et de nouvelles retenues supposés ramener à la raison le plus long fleuve français. Ce qui revient à l’empêcher d’occuper son nid naturel de hautes eaux pour la raison peu honorable qu’on y a laissé construire lotissements et aménagements urbains. Pourtant, on sait aujourd’hui que les inondations sont non seulement inévitables mais nécessaires. « La maîtrise des inondations, confie Henri Décamps, directeur de recherches au CNRS, hypothèque le renouvellement des milieux aquatiques et appauvrit les rivières. A l’état naturel, un paysage fluvial est caractérisé à la fois par sa variabilité dans le temps et par son hétérogénéité dans l’espace ».
Par exemple, le lit d’une rivière comme le Doubs, entre ses confluents avec la Loire et avec la Saône, a bougé de plusieurs centaines de mètres au cours des cinquante dernières années. C’est bon pour la terre à long terme mais pas pour l’agriculture à court terme, ni pour la navigation, ni pour l’urbanisation, ni pour l’énergie. Alors, on enroche, on endigue, on canalise. Bref, on dompte sans s’apercevoir que l’on abaisse ainsi de façon quasi automatique le niveau des nappes phréatiques supérieures. Au point qu’un programme de recherche sur les grands cours d’eau lancé par le CNRS au début des années quatre-vingt recommande d’une part le rétablissement des connexions et échanges entre écosystèmes pour alimenter les nappes phréatiques, d’autre part le raccordement des bras morts et la préservation des boisements naturels riverains, pour le rôle essentiel qu’ils jouent dans les relations entre le fleuve et sa plaine inondable. Mais la grande leçon des inondations restera qu’on ne dompte jamais complètement un fleuve ou une rivière, et que le prix à payer pour un résultat dont l’aléa ne disparaît pas complètement est d’autant plus cher que le risque va en s’amenuisant. A quoi sert, par exemple, de construire un barrage pour se prévenir d’un risque qui peut survenir tous les dix ans, voire tous les cents ans, si le coût de cette prévention est exorbitant en termes d’argent et de dommages pour la nature et l’environnement ? Une question à laquelle il n’est pas toujours facile de répondre quand on sait que le traitement préventif des crues a déjà permis d’épargner bon nombre de vies humaines et qu’il est une solution aux terribles menaces qui pèsent sur un pays comme le Bengladesh. Dans cette région, qui est l’une des plus pauvres de la planète, les embouchures de trois fleuves, le Gange, la Meghna et le Brahmapoutre concentrent une population de plus de cent millions d’habitants, que déciment régulièrement les inondations de mousson. Le cinquième du territoire y est recouvert par les eaux une année sur deux, et cette proportion est passée à soixante pour cent en 1988.
En 1989, lors du sommet de l’Arche à Paris, les dirigeants des sept pays les plus industrialisés ont décidé d’aider le Bengladesh à mettre ses terres et ses populations hors d’eau. Pour les protéger, des immenses digues de terre compactées seront élevées sur près de quatre mille kilomètres, des digues efficaces contre les plus fortes inondations (celles qui reviennent tous les cents ans), mais dont l’aménagement coûtera cinquante milliards de francs.
Les premiers ouvrages hydrauliques ont cinq mille ans. Le plus vieux barrage date du XIIIe siècle, il est iranien. En France, celui d’Infernet, à côté d’Aix-en-Provence, a été construit en 1945 par le père d’Emile Zola. Aux barrages, on a assigné toutes sortes de missions : stocker de l’eau pour irriguer, alimenter un réseau d’eau potable, lutter contre les crues, fournir de l’eau aux usines, refroidir les centrales thermiques ou nucléaires, alimenter les voies navigables, lutter contre les incendies, stocker les eaux usées et produire de l’électricité.
Notre planète en compte environ trente-cinq mille dont à peine la moitié est recensée par la Commission internationale des grands barrages. En France, les barrages hydroélectriques alimentent cinq mille usines de production d’électricité, selon le principe simple que l’énergie mécanique fournie à un alternateur par une turbine mue par de l’eau sous pression se transforme en énergie électrique. On appelle cela de la houille blanche depuis qu’un Ingénieur des Arts et Métiers en Ariège, Aristide Berges, a utilisé l’expression pour qualifier l’usage qu’il faisait de l’eau pour faire tourner au XIXe siècle les turbines de son usine de pâte à papier.
Aujourd’hui, les barrages peuvent fournir entre vingt-trois mille et vingt-cinq mille mégawatts d’électricité, soit l’équivalent de la capacité de cinq centrales nucléaires de quatre réacteurs de deuxième génération. Mais Marcel Boiteux, l’ancien président d’EDF, le disait déjà en 1980 : « Les perspectives d’avenir de la houille blanche sont peu porteuses d’espoir dans les pays développés ». Sauf qu’en France, EDF n’a pas renoncé pour autant à en construire, quitte à rayer de la carte des vallées entières comme celles qu’irriguent deux petites rivières du Cantal, le Chassezac et le Mallaval, dont les cours vont être endigués pour aménager la retenue de Puylaurens. Il est vrai que, dans ce cas, la justification de la retenue ne vient pas de la seule production d’électricité, mais aussi du fameux écrêtement des crues en aval. Des justifications qui ont le don d’exaspérer les membres de l’association TOS (Truites, Ombres, Saumons), qui, dans une lettre à Michel Barnier, le ministre de l’environnement à l’époque, s’interrogeaient sur « l’efficacité des retenues artificielles ainsi que sur l’effet des travaux hydrauliques agricoles susceptibles d’être mis en cause dans l’aggravation du phénomène ».
« En effet, ajoute Pierre Rollet, président de TOS, un certain nombre de barrages, appartenant à des établissements publics ou à des sociétés d’économie mixte, ont été édifiés à la suite de déclarations d’utilité publique, assorties d’un cahier des charges dans lequel il est prévu, notamment, d’assurer un débit d’étiage suffisant en période de sécheresse, mais aussi de lutter contre les crues en période d’inondation. Force est de constater que, dans ces deux situations climatiques extrêmes : sécheresse et pluies abondantes, pratiquement aucun ouvrage n’assure de façon satisfaisante soit la fonction de restitution convenable des réserves stockées, soit la fonction de prévention en faveur des populations situées en aval. Dans ces deux hypothèses, ces ouvrages se révèlent d’une égale nuisance pour les milieux aquatiques ». Et les riverains ?
EDF n’est plus aujourd’hui le premier promoteur de barrages en France. La plupart des projets actuels est destinée au soutien de l’agriculture toujours plus consommatrice d’eau et dont les terres irrigables ont vu leur surface tripler entre 1970 et 1990.
Pour Jacques Blanquet, l’un des animateurs de TOS, ce qui fait le plus mal aux rivières de France, c’est l’agriculture. C’est pourtant à leur rivière, tout au long de l’histoire, que les paysans ont dû leur survivance. La rivière fournissait l’eau des hommes et des bêtes, le limon des cultures, l’irrigation des prairies et le bois de chauffage. Elle alimentait le moulin du minotier ou transportait la moisson. Mais l’explosion de l’agriculture a eu raison de cette bonne entente. Aux rivières, on a trop demandé, y compris de disparaître des paysages pour ne pas gêner l’extension des surfaces cultivables. En fait, l’agriculture a commis trois crimes contre l’eau : elle a mutilé les sources d’approvisionnement, confisqué l’usage et gravement empoisonné les restitutions qu’elle en faisait. L’exemple de la Bretagne est à cet égard particulièrement éclairant. Le paysage breton que leurs maîtres enseignaient à nos parents n’a plus rien à voir avec celui que découvrent nos enfants aujourd’hui. En dix ans, le nez de l’Europe s’est mis à ressembler à l’Ukraine. Fini le bocage, finis les haies et le joli désordre des pâturages, le remembrement a décidé qu’il ne voulait plus voir qu’une rangée d’artichauts. Alors on a taillé, comblé, envasé. Et fait disparaître toutes les raisons topographiques qu’avait l’eau de s’arrêter, de couler plus doucement, de suinter, d’imprégner les sols. Les ruissellements se sont accélérés, l’eau a fait de moins en moins d’étapes sur le chemin de la mer, et les nappes phréatiques bretonnes, déjà peu importantes, a été anémiée par cette baisse structurelle des approvisionnements.
C’est pourtant à cette époque que les besoins des agriculteurs ont commencé à croître. « A partir des années soixante-dix, confirme André Pochon, un agriculteur qui milite pour le développement d’une agriculture alternative, on a basculé dans le productivisme ». La Bretagne est ainsi devenue le premier producteur de porcs en France, le deuxième producteur de bovins, l’un des premiers producteurs de truites. Six mille installations d’élevage hors sol ont été créées qui ont multiplié les rejets de nitrate par épandages des défécations animales et d’ammoniaque par les parages des piscicultures. C’est ainsi que dans la baie de Saint-Brieuc, les plages sont devenues vertes et que les éleveurs de palourdes de la baie de Morlaix ont hérité de mille tonnes d’azote et de cinquante tonnes de phosphate à eux adressées par des éleveurs de porcs.
Dans les Côtes-d’Armor, la petite rivière du Trieux est un bon exemple de tout ce que les aménagements, l’agriculture, les besoins urbains et l’industrie agroalimentaire peuvent faire à un petit cours d’eau. Résultat, il faudra des sommes considérables pour remettre le Trieux en état. La Bretagne est la première région de France où il a fallu, pour cause de nitrates, interdire aux enfants en bas âges et aux personnes âgées de boire l’eau du robinet. Ce ne sera hélas pas la dernière. Depuis 1945, treize millions d’hectares ont été remembrés en France, parmi lesquels un million huit cent mille font l’objet d’une irrigation intensive. Pour cause de rendement. Car seule l’eau permet de passer de soixante à quatre-vingt-dix quintaux à l’hectare lorsqu’on fait des céréales. Mais il faut un demi-million de mètres cubes pour irriguer cent hectares. Et en Eure-et-Loir, cent mille hectares sont irrigués. Ce qui fait que les nappes phréatiques y sont vides et les rivières à sec une bonne partie de l’année. La Conil, la Théole, la rivière des Mauves : la litanie des rivières martyres du centre de la France revient désormais chaque été. La Beauce, le Berry et toutes les grandes régions céréalières sont en passe de devenir des déserts qui ne collectent plus en périodes de hautes eaux que des affluents à base de phosphates, de nitrates, d’insecticides et d’herbicides. Pour la première fois, on a vu des bras de la Charente à sec. C’est la faute du maïs dont les dix mille hectares de culture pompent dix mille tonnes d’eau et épuisent les rivières du département. Ce qui reste quand le maïs est bien vert, ce sont des mares d’eau eutrophiée là où coulait une rivière. L’agriculture intensive, c’est l’eau assassinée, l’eau cloaque, voire plus d’eau du tout. Après trois années de sécheresse, la France comptait dix mille kilomètres supplémentaires d’assecs.
Des zones humides comme le marais poitevin sont aujourd’hui en réel danger. La partie naturelle humide y est passée en moins de vingt ans de soixante-cinq mille à quinze mille hectares, le reste étant consacré à des cultures intensives pour lesquelles on a comblé fossés et canaux, et drainé les sols sur une profondeur de deux mètres, ce qui revenait à supprimer un immense réservoir dont on commence aujourd’hui à peine à mesurer l’utilité.
Il tombe chaque année quatre cent milliards de mètres cubes d’eau sur la France, sous forme de pluie ou de neige. Ce qui coule des fleuves, des rivières et des nappes souterraines représente environ cent soixante-dix milliards de mètres cubes, auxquels il faut ajouter cent milliards au titre d’évaporation et trente milliards d’excédents inutiles en période de crues. Cent milliards de mètres cubes sont réellement disponibles les bonnes années. Mais ce chiffre tombe à soixante milliards en période de sécheresse. Or, nos besoins sont de l’ordre de quarante milliards. Comme toutes les régions ne reçoivent pas la même quantité d’eau au même moment et que les besoins s’expriment aux plus mauvais, on comprendra assez facilement comment certaines régions ont pu, dès l’automne, se préparer à la sécheresse de l’été prochain. Ainsi le Sud-Ouest, où de l’aveu même des responsables de l’agence Adour-Garonne, les besoins du monde rural dépassent de beaucoup la disponibilité des rivières en période d’étiage. Les surfaces irriguées de la région sont passées de deux cent cinquante mille hectares à cinq cent mille hectares en dix ans. Elles consomment quatre cent millions de mètres cubes chaque année alors que les réserves de soutien d’étiage ne représentent que deux cent quatre-vingt millions de mètres cubes. Il faut bien trouver le reste quelque part : c’est-à-dire dans les rivières dont on fait ainsi chuter le débit en deçà du minimum nécessaire à leur équilibre écologique. Pour les responsables de la région, la solution réside dans la construction de nouvelles réserves, c’est-à-dire de nouveaux barrages, pour un total de quatre cent millions de mètres cubes dont cent millions en retenues collinaires. Mais, pour la première fois, les mesures lourdes sont assorties d’un programme d’économie d’eau. Car il faut bien, si l’on veut que quelques rivières de ce pays résistent à la grande vague productiviste, que les agriculteurs apprennent à utiliser l’eau avec plus d’efficacité et qu’ils cessent de considérer que tout ce qui coule à proximité de leurs stations de pompage leur appartient. Par exemple, on maîtrise très bien aujourd’hui les techniques de micro-irrigation, dont le principe est de donner à une plante, grâce à des détecteurs de son stress hydrique, la quantité exacte d’eau dont elle a besoin. Cette micro-irrigation ne concerne que cinq pour cent des irrigations totales. Le goutte-à-goutte permet pourtant de faire des fruits moins gros mais plus goûteux, les investissements qu’il requiert sont comparables à ceux de l’irrigation classique. Il faudra bien y venir. De même que l’on ne pourra laisser éternellement un éleveur épandre plus de lisier que son champ ne peut en absorber. Plus fondamentalement, une nouvelle façon de considérer l’eau et les rivières est en train de voir le jour. On ne peut plus réduire un cours d’eau à un simple chenal d’écoulement. La vie et la richesse sont nées des plaines inondables. Surtout, on découvre les interactions entre les fleuves et les bassins versants, ainsi que les interrelations entre les eaux de surface et eaux souterraines des nappes phréatiques.
« Un modèle cohérent, explique Henri Decamps, décrit désormais les changements écologiques observés en climat tempéré le long des réseaux hydrographiques. C’est le continuum fluvial selon lequel les rivières et les ruisseaux constituent des systèmes longitudinalement solidaires dans lesquels, par suite de l’écoulement des eaux, la dynamique des systèmes de l’aval dépend des processus physico-chimiques et biologiquement de l’amont ».
Le continuum fluvial souligne également l’influence profonde du milieu terrestre environnant sur le fonctionnement écologique des eaux courantes. Ce qui revient à dire que le destin des cours d’eau ne peut plus dépendre uniquement d’une science, la mécanique des fluides, et d’un corps de métier, les ingénieurs des Ponts.
On a jusqu’à ces dernières années considéré que l’élément liquide ressortait uniquement à la physique. Une équation, Navier-Stock, cauchemar des polytechniciens, commandait les lois de turbulences froides de l’eau, la fameuse cavitation qui mine les barrages et vous emporte un tronçon d’autoroute à partir d’une petite canalisation. C’est au nom de la physique que l’on a dompté, canalisé, endigué, curé et finalement assassiné bon nombre de rivières. Mais même les physiciens comprennent aujourd’hui que les mouvements des molécules d’eau s’effectuent de façon extrêmement complexe. Les hydrauliciens lui appliquent des théories mathématiques aux noms exotiques comme la théorie des attracteurs étranges ou celle du chaos. Surtout, la biologie ne peut plus être absente de l’instruction de tous les dossiers qui concernent l’eau et les rivières. Depuis Pierre Perrault (le frère du conteur), Edmond Halley (celui de la comète) et Mariotte, l’hydrologie a beaucoup évolué et fait pas mal de bêtises. On lui doit notamment les inconvénients du barrage d’Assouan, l’abaissement de la mer d’Aral et les affaissements de terrain en Californie.
Pourtant l’histoire de l’homme depuis Noé est liée à sa relation avec l’élément liquide. Il a construit des paysages de l’eau comme les jardins flottants du Mexique, la Huerta de Murcie, le pont du Gard, qui sont aujourd’hui des modèles d’intégration. Mais la liste de ses échecs dépassent malheureusement celle ses réussites. Ce qui conduit les responsables des agences de l’eau à mettre au premier rang de leurs priorités pour le troisième millénaire « la prévention et la restauration du patrimoine aquatique ».
Pour la première fois de l’histoire de France, le gouvernement annonçait en 1994 par la voix de son Premier ministre qu’il renonçait à la construction de deux barrages qui faisaient partie du programme d’aménagement de la Loire : Chambouchard sur le Cher, et Naussac II sur l’Allier. A cela, le ministère de l’environnement avait ajouté l’abandon du projet de Serre-de-la-Fare et la destruction de deux vieux barrages hydroélectriques.
On a même décidé d’arrêter l’extraction de granulats dans le lit de la Loire et de déplacer trois entreprises de Brives-Charensac qui étaient installées dans le lit du fleuve. Le coût de ces mesures est de un milliard huit cent mille millions de francs. C’est encore peu, mas cela dénote peut-être un vrai changement dans les mentalités.
Après tout, les Américains ne seront-ils pas en train de défaire le corset de béton qui enserrait ce bon vieux Mississippi ? Il est vrai que la colère du fleuve en 1993 leur a coûté beaucoup plus cher, y compris en vies humaines.
Produire de l’eau : un drôle de métier
D’où vient notre eau, comment en avoir assez pour nos besoins ménagers, nos exploitations agricoles, nos industries ? C’est le défit lancé par l’Adour à ses riverains, car l’eau ne coule pas sans fin !
Impossible, par les temps qui courent, laisser une rivière faire ce qu’elle veut, et si on ne peut agir vraiment sur les crues, pour ce qui est des sécheresses, le maître mot est « gérer ». Il faut gérer l’eau comme n’importe quelle ressource, en se conformant à des normes de plus en plus draconiennes. C’est ainsi qu’est adopté le SDAGE (Schéma Directeur d’Aménagement et de Gestion des Eaux) qui, par rapport à la salubrité de l’eau, impose deux règles incontournables de débit minima à respecter à certains points de la rivière, dont Estirac dans les Hautes-Pyrénées, Aire-sur-l’Adour et Audon dans les Landes. Un débit d’objectif doit être assuré en permanence sur ces points, correspondant à un débit de confort qui permet à tout le monde, non seulement de se laver les dents, mais encore d’irriguer ou de produire. Mais l’Adour est parfois capricieuse et les quatre préfets concernés doivent parfois prendre des mesures d’interdiction de tout prélèvement lorsque la rivière a atteint son débit de crise qui, si on laissait faire, pourrait provoquer la mort de la rivière.
On connaît bien l’Adour et ses affluents, une rivière de piémont liée à la fonte des neiges et aux précipitations de printemps. C’est vers juillet et août qu’apparaissent les étiages10. Cette situation peut durer jusqu’en septembre octobre, période d’étiage des gaves et des rivières de montagne, fortement dépendante de la fonte des glaciers. Fin août, par contre, s’il n’y a plus d’irrigation, il n’y a plus beaucoup d’eau non plus dans l’Adour, les glaciers ayant achevé leur tâche de réalimentation de la rivière et la nappe phréatique n’ayant plus grand chose à restituer. Il est vrai aussi que jusqu’à Aire-sur-l’Adour, l’Adour n’est réalimentée que par quelques barrages : le barrage de l’Arret-Darré, celui du Louet dans le secteur de Pontiacq, ainsi que le Lac Bleu dans la vallée de Lesponne à gérer par l’institution Adour dont la vocation est d’assurer aux préleveurs un débit suffisant. Pour l’heure, il s’agit de gérer un déficit puisque quarante cinq millions de mètres cubes manquent sur l’ensemble du bassin de l’Adour pour être non seulement, vis-à-vis du SDAGE tout à fait en règle, mais encore, faire vivre correctement l’agriculture. Une politique de production est donc poursuivie, faite d’économie d’eau et de gros travaux avec le barrage de Gabas qui contiendra vingt millions de mètres cubes. Gérer l’eau de plus en plus sérieusement est devenue une nécessité.
Si rien n’était fait, deux années sur dix surviendraient des étiages sévères mettant en cause l’équilibre économique de la région. Est-ce aujourd’hui acceptable ?
Les travaux : l’Agence de l’eau
L’agence de l’eau n’a ni un rôle de policier, ni un rôle de SAMU. Sur le bassin de l’Adour, elle mène tout simplement la politique de l’eau en coopération avec les départements concernés (Gers, Landes, Hautes-Pyrénées et Pyrénées-Atlantiques), les communes d’Institution Adour et l’Etat.
Les quatre départements du bassin de l’Adour ne connaissent pas nécessairement les mêmes problèmes, sauf pour celui de l’eau potable qui reste préoccupant. Si la contamination bactériologique des sources nécessaires à l’alimentation en eau potable se situe plutôt en montagne, ce sont les nappes superficielles de l’Adour et du gave de Pau, fortement sollicitées et vulnérables à la pollution, qui sont souvent contaminées par la pollution diffuse d’origine agricole. La pollution domestique et industrielle est essentiellement concentrée sur la Midouze, l’Adour et le gave de Pau.
L’Agence de l’eau contribue à les protéger. Mais la procédure de périmètre de protection prévue est encore loin d’être achevée, trente-huit pour cent des actions planifiées sont aujourd’hui engagées ou terminées. De même, l’impact sur la qualité de l’eau des travaux actuels de création, d’extension ou d’amélioration des stations d’épuration prévus à Bagnères-de-Bigorre, Lourdes, Dax, Anglet, Bayonne et Mourenx ne sera significatif qu’en 2003 ou 2004 (pour y palier, les permis de construire dan les villes demeurent en attente sans explications crédibles des autorités compétentes). Côté ressources en eau, l’Agence est confrontée aux problèmes d’inégalité entre les régions qu’elle gère. Le château d’eau des Pyrénées ne suffit pas à compenser les étiages très forts du Moyen Adour et de ses affluents. Le Plan de Gestion des Etiages (PGE) s’efforce de mieux répartir les ressources. L’Agence de l’eau aide également à la protection et à la gestion des milieux aquatiques du bassin. Sont d’ores et déjà établis des plans de sauvegarde des zones vertes du bassin de l’Adour. C’est le cas des Barthes ou des saligues. Il s’agit le plus souvent de trouver des moyens de cohabitation entre ces milieux et les activités économiques sur ces zones, comme l’extraction du gravier. Là encore, la tâche n’est pas aisée. Le bassin de l’Adour fréquenté par six grands migrateurs (saumon, truite de mer, alose feinte et grande alose, anguille et lamproie marine) compte quelques mille quatre cent cinquante kilomètres de cours d’eau classés en axes bleus pour permettre leur protection et pour faciliter leur migration.
Pour autant, il serait abusif de qualifier la situation de crise (excepté pour l’esturgeon). On ne peut pas parler de crise mais de problème ponctuel à régler dans un délai donné. Dans les années soixante, on ne connaissait pratiquement rien des problèmes liés à l’eau, pourtant ils existaient déjà. Aujourd’hui la solidarité existe pour retrouver une eau meilleure et abondante grâce à une gestion par bassin versant. Cette même idée, reprise à l’échelle de l’Europe, montre bien l’évolution de la gestion de l’eau dans une optique à moyen terme. Ce n’est donc pas demain que les problèmes seront résolus.
Dépollution : exit les déchets flottants
La récupération des déchets flottants est devenue l’objectif majeur des principaux « responsables » du bassin de l’Adour afin que le fleuve ne se transforme pas en vaste poubelle et les plages du littoral en triste décharge.
Egalement nommés macrodéchets, ces « produits solides qui flottent à la surface des eaux », vont de bois morts aux cadavres d’animaux en passant par des matériaux les plus divers : bidon d’huile, déchets alimentaires, cordages de bateaux, sacs plastiques ou d’engrais, médicaments, polystyrène, débris métalliques… Au-delà de la nuisance visuelle le long des rivières ou sur les plages, la présence de ces déchets peut perturber l’écoulement des eaux ou, selon la nature des déchets, être susceptible de dégrader leur qualité. Ces corps flottants, dont le volume est estimé entre dix-huit mille et trente-sept mille mètres cubes par an sur le littoral landais et basque, constituent également une gêne pour l’exploitation des ouvrages hydroélectriques et pour les usagers des rivières, qu’ils soient pêcheurs ou sportifs de rivière.
Aujourd’hui, les actions de sensibilisation sont menées aussi sur les rivières que sur le littoral par les conseils généraux, les associations concernées, les pêcheurs, les surfeurs. S’il vaut mieux prévenir que guérir, il est toujours temps de soigner. C’est pourquoi, sous maîtrise d’ouvrage de l’Institution Adour, des actions curatives sont parallèlement entreprises sur le bassin : choix de cinq sites hydroélectriques stratégiques et un site naturel à Urt ainsi que sur le littoral : nettoyage des plages et collectes au large.
En effet, après avoir présélectionné vingt et un barrages les mieux adaptés sur les cours d’eau pour la récupération, la collecte et le traitement des corps flottants, une étude réalisée pour l’Institution Adour a permis de dégager cinq sites parmi les cent quatre-vingt-deux centrales hydroélectriques recensées sur le bassin de l’Adour : Artix en Béarn, Halsou au Pays Basque, Peyrouse et Agos-Vidalos en Bigorre et la Saligue dans les Landes.
« La détermination des sites les plus adaptés a été réalisée selon une analyse multicritères : l’accessibilité, la surface de stockage disponible, l’importance du bassin versant et la présence d’une agglomération en amont des sites, la présence de prégrilles avant le dégrilleur, le niveau de la récupération actuelle, la position et la répartition géographique sur le bassin », explique Stéphane Simon de l’Institution Adour.
Quatre-vingt-cinq pour cent des déchets sont faits de bois et de déchets verts recyclables en bois de chauffage ou en compost, le reste étant dirigé vers des centres de tri, des équarrisseurs et pour ce qui concerne les boues, les déchets chimiques et hospitaliers, des filières spécifiques. Ces cinq barrages pilotes qui seront opérationnels d’ici la fin 2002 permettent d’analyser les moyens nécessaires et efficaces à une meilleure gestion des déchets flottants, qu’il s’agisse d’aménagements, de modes de collecte, de traitement et de valorisation de ces « objets flottants identifiés ».
Si la présence des déchets dans de nombreux cours résulte de la conjugaison de nombreux facteurs : climatologie, morphologie du lit et des berges, types de crues, stabilité de la végétation rivulaire, dépôts de diverses natures sur ou à proximité des berges, on note cependant une réelle évolution. Les flux sont moins importants donc il y a moins de bois, les jeunes agriculteurs sont plus vigilants, le sens du civisme se développe chez nos éco-citoyens et on confond moins fleuve et vide-ordures, les décharges sauvages ont été identifiées et sont en passe d’être éliminées, l’espoir fait vivre.
Etat des lieux : 2001, l’odyssée de la pêche
La pêche en quelques chiffres, c’est d’abord plus de vingt mille pêcheurs amateurs dans chaque département des Landes et des Pyrénées-Atlantiques dont trois cent seulement sont concernés par le saumon. Contrairement à la pêche professionnelle répartie sur un territoire, la pêche de loisir est organisée département par département. Sur le gave d’Oloron et sur la Nive, les pêcheurs à la ligne pêchent le poisson noble, le roi des gaves, un brin mythique : le saumon. Quant aux professionnels, ils sont, selon les années, soixante à soixante-dix marins et cent trente à cent quarante pêcheurs fluviaux. Deux cents en tout à travailler sur l’ensemble du territoire de l’Adour. Le nombre est globalement stable ; pour la grande majorité, ils exploitent l’anguille surtout à son stade de pibale, l’or blanc de l’Adour. Un marché qui rapporte plus que le saumon et qui assure leurs revenus. La population poissonneuse de l’Adour, c’est aussi d’autres espèces comme la lamproie, l’alose ou la truite de mer. Elles sont pêchées à la période de migration, en février mars pour la lamproie, avril mai pour l’alose ; de mars à juillet pour le saumon et la truite de mer et de novembre à mars pour la pibale. La plupart de ces poissons sont fragilisés et affaiblis par les impacts négatifs que subissent leur milieu de vie. Car, si le pêcheur exploite depuis des décennies les poissons migrateurs, force est de constater que la diminution de la pêche n’enraye pas pour autant le déclin des espèces. Alors le pêcheur n’est-il que la partie visible de l’iceberg ?
Depuis quelques années, on observe dans nos rivières un phénomène inquiétant. Les poissons migrateurs n’ont parfois plus accès à leur zone de reproduction, ou à des zones de grossissement en quantité et en qualité permettant d’assurer la pérennité de ces espèces. Les plus touchées par ce phénomène sont les anguilles et ce, à l’échelle européenne. Ces espaces vitaux sont des éléments critiques pour l’avenir, la reproduction, la croissance et l’avenir du poisson et sont certainement une des causes directes les plus notables de la diminution des espèces. Une influence sans conteste plus lourde de conséquences que la pêche seule. Si pendant cinquante ans, les pêcheurs ont été considérés comme responsables de ce déclin, le changement de mentalité a engendré des prises de conscience. Les rivières, les fleuves coulent dans un espace humaine. L’objectif : conserver à la fois les espèces et leurs milieux de vie en s’attachant à la prise en compte de facteurs extérieurs à la pêche. Amener d’autres acteurs à la table des négociations pour envisager un programme qui dépasse la seule préoccupation de la pêche. Les secteurs industriels et agricoles n’étaient jusqu’à là pas représentés aux instances de concertation. Or, ne viennent-ils pas eux-aussi autour des rivières ? Les efforts portent également sur les zones de reproduction rendues plus accessibles par les passes à poisson. Les connaissances scientifiques dans toutes sortes de domaines sont d’ores et déjà mobilisées pour améliorer les conditions de migration.
Actuellement, la diminution du saumon s’enraye, les autres espèces sont plutôt en stagnation mais le bassin de l’Adour pourrait accueillir des effectifs de poissons plus élevés. Seule la fragilité de l’anguille est véritablement préoccupante sur l’Adour, comme dans toute l’Europe. Ces mesures seront-elles suffisantes ? Quoi qu’il en soit, gérer cette pénurie temporaire passe par la sensibilisation des populations humaines et, pour que la pibale et le saumon, deux images fortes de nos terroirs, ne deviennent pas des étendards de guerre, offrons leur, en premier lieu, un environnement naturel de qualité et préservons notre patrimoine économique et culturel. Autant de perspective qui permettront, tout au moins, de réduire la pression autour de la pêche afin de pouvoir se consacrer ensemble aux préoccupations et aux problèmes à venir.
Les clandestins : poissons sans visa
Si nos rivières n’avaient pas été peuplées par des espèces exotiques, acclimatées depuis des siècles pour diverses raisons, les pêcheurs hexagonaux n’auraient pas grand chose à se mettre sous l’hameçon.
Dans la distribution mondiale des poissons d’eau douce, la France et les pays d’Europe Occidentale font manifestement figure de parents pauvres. Quand, en 1991, le Secrétariat de la Faune et de la Flore (Muséum national d’histoire naturelle), en collaboration avec la Direction de la Protection de la Nature et le Conseil Supérieur de la Pêche, publiait l’Atlas préliminaire des poissons d’eau douce en France, cela faisait plus d’un demi-siècle qu’aucun recensement des espèces de poissons qui vivent dans nos eaux douces n’avait été réalisé.
Au cours de cet inventaire, plus de trois mille poissons ont été ainsi capturés, par pêche électrique essentiellement, et ont fait l’objet d’observations, de mesures détaillées, de diagnose11 et bien sûr de classification.
Malgré leur nombre important, tous ces poissons n’ont été classés qu’en une vingtaine de familles qui ne regroupent finalement qu’un nombre restreint d’espèce : soixante-treize au total. Et encore, pour des raisons administratives tenant essentiellement à la police de la pêche, les agents recenseurs incluent-ils dans cette liste dix espèces marines ou d’estuaires (les quatre mulets qui fréquentent nos côtes, le bar ou loup méditerranéen parce qu’il fait quelques très rares incursions dans nos fleuves, la plie, le flet et le joël, qui pourtant ne dépassent jamais la limite de salure des eaux).
En réalité, sur soixante-treize espèces d’eau douce sticto sensu, et en comptant les migrateurs (esturgeon, saumon, truite de mer, anguille, alose et lamproie), vingt-neuf d’entre elles, soit presque exactement la moitié, sont originaires d’eaux étrangères. Immigrés clandestins ou acclimatés pour cause de pisciculture ou d’halieutique, tous ces poissons ont été introduits artificiellement par l’homme.
Que certaines de ces introductions remontent au début de l’ère chrétienne, comme celle de la carpe, ne change rien aux données de base du problème. La faune piscicole strictement originaire de l’hexagone est très faible : environ une trentaine d’espèces seulement. Et parmi cette faune réduite, les poissons les plus intéressants, esturgeons, saumons, truites fario, ombres ou brochets, sont en régression constante depuis un siècle. Quant ils n’ont pas complètement disparu de nos fleuves.
A titre de comparaison, les Etats Unis et le Canada possèdent plus de sept cents espèces de poissons d’eau douce, la Chine continentale environ neuf cent cinquante et le Brésil, à lui seul, plus de deux mille. Il n’est pas étonnant, dans ces conditions, que les romains d’abord, puis les moines pendant le Moyen Age et les naturalistes au XIXe siècle, et plus récemment les adhérents des sociétés de pêche ou de simples particuliers, aient essayé d’améliorer le peuplement de nos eaux.
Même si il y eut quelques ratés. En fait, la seule introduction réelle néfaste est celle du poisson-chat. Le bilan des acclimatations de poissons d’eau douce est très globalement positif. Grâce à la truite arc-en-ciel, originaire de Californie, notre salmoniculture est la première du monde. Et si la carpe, le sandre et plus récemment le silure étaient restés cantonnés dans leurs biotopes d’Europe centrale ou d’Asie, on se demande bien ce que nos pêcheurs français auraient à se mettre sous la gaule.
Les migrateurs
Le saumon atlantique : le poisson roi
Salmo Salar Mas (famille des Salmonidés)
Origine marine ou dulcaquicole12
L’ancêtre du saumon est-il une espèce marine ou une espèce d’eau douce ? Comme pour les autres salmonidés migrateurs, la question se pose pour le saumon de savoir si, à l’origine, l’espèce était marine et se serait secondairement adaptée à l’eau douce pour y rechercher un environnement plus protégé pour sa progéniture ou si, comme l’ont suggéré les ichtyologistes russes Nikolsky et Tchernavin, les Salmonidés étaient à l’origine des poissons d’eau douce, apparus il y a plus de deux cent millions d’années, qui seraient passés en mer pour y trouver une nourriture plus abondante. Cette deuxième théorie serait aujourd’hui la plus admise, et les gigantesques glaciations qui commencèrent il y a environ un million d’années dans l’hémisphère nord sont certainement à l’origine de ce passage de l’eau douce à l’eau salée. En fondant, ces énormes masses de glace abaissèrent notablement la salinité des océans environnants, permettant ainsi un passage progressif d’un milieu à un autre, passage devenu nécessaire du fait de la diminution notable des quantités de nourriture disponible dans les rivières gelées. La plupart des poissons certainement moururent, mais quelques lointains ancêtres des truites, saumons et ombles actuels, parvinrent dans les estuaires et s’aventurèrent en mer, où, du moins pendant l’été, ils trouvèrent une relative abondance en nourriture. Leur mode de reproduction, cependant, inféodé aux eaux douces, les obligeait à y revenir frayer, donnant ainsi naissance aux phénomènes des migrations. Pour la plupart des auteurs, Salmo salar serait l’ancêtre commun le plus probable qui aurait réussi cette adaptation. C’est à partir de lui qu’auraient notamment évolué les truites, mais également les saumons pacifiques.
Taxonomie et classification
Salmo salar, le saumon atlantique, fut le premier poisson de la famille des Salmonidés décrit par Linné. Le diminutif salar viendrait du verbe latin salire qui signifie sauter. Les soldats de César, lors de la conquête des Gaules, auraient ainsi dénommé ces grands poissons inconnus chez eux (il n’y a pas de saumon dans le bassin méditerranéen), qu’ils voyaient bondir dans la plupart des grandes rivières que leurs légions devaient traverser. Pour sa dénomination scientifique complète, nom de genre et nom d’espèce, Linné semble avoir pris pour référence un vers extrait du célèbre poème d’Ausone, Ode à la Moselle : « Qui necdum Salmo, nec jam Salar ».
Compte tenu des différentes phases par lesquelles passent ces poissons au cours de leur cycle biologique partagé entre l’océan et l’eau douce, la croyance populaire, au cours des siècles, les a affublés de différents noms, dont beaucoup ont subsisté jusqu’à nos jours. A la fin du XIXe siècle, de nombreux auteurs soutenaient encore que les saumons de montée, les bécards, les tacons ou les saumoneaux de descente (smolts) appartenaient à quatre espèces différentes. Les saumons adultes, au retour de l’océan sont, selon leur date d’entrée dans nos rivières, qualifiés de saumons d’hiver, saumons de printemps ou saumons d’été (les grilses des anglais), encore appelés madeleinaux, castillons ou garbaillots, selon les régions. A l’approche du frai, le saumon devient un bécard. Après le frai, c’est un charognard (les kelt en anglais). Les juvéniles sont appelés tacons un peu partout en France, sauf en Béarn et au Pays Basque où on les nomme tocans. Ce sont les parrs des anglais. Après leur métamorphose, ils deviendront des saumoneaux de descente ou smolts, glizik en breton.
Le saumon atlantique est le poisson de la famille des Salmonidés. Jusqu’à il y a une trentaine d’années, on regroupait dans cette famille des poissons aussi différents que les truites, les ombres, les corégones ou même les éperlans. Les ombres sont aujourd’hui classés dans la famille des Thymallidés, les corégones dans la famille des Corégonidés et les éperlans dans la famille des Osméridés. A côté des truites, la famille des salmonidés regroupe les saumons du Pacifique (genre Oncorhynchus), les ombles (genre Salvelinus), les huchons (genre Hucho), les lénoks (genre Brachymystax) et les truites à lèvres molles (genre Salmothymus). Ainsi même amputés des ombres, des corégones et des éperlans, les Salmonidés restent une vaste famille qui regroupe plus d’une centaine d’espèces de poissons, répartis à l’origine uniquement dans l’hémisphère Nord.
Pour de nombreux auteurs se fondant sur des études paléontologiques, anatomiques, physiologiques, entre autres, le saumon atlantique serait une espèce très voisine de la truite de mer, ou pour les « saumons d’eau douce » (landlocked, ouaniche du Québec) des truites de lac.
Répartition zoogéographique
Le saumon ne se trouve, à l’état de nature, que dans l’Atlantique nord où, à la suite de différentes avancées et reculées glaciaires, il s’est cantonné aux rivages septentrionaux de cet océan. Du côté américain, l’aire de répartition de l’espèce s’étend grossièrement de l’Etat du Maine jusqu’au nord du Labrador et, du côté européen, depuis le milieu du Portugal jusqu’au-delà de la péninsule de Kola en Russie. Après des introductions humaines récentes, on le trouve dans le Pacifique sud, en Nouvelle-Zélande, au Chili dans les terres Australes françaises. Sont classiquement citées comme limites d’extension de l’espèce : la rivière Minho au Portugal et le fleuve Petchora, qui marque la frontière entre la Russie et la Sibérie. Du côté américain, cap Cod (latitude de Boston) marque la limite sud. Il n’y a donc jamais eu de saumon dans l’Hudson, la rivière de New York, contrairement à la légende qui veut que Peter Stuyvesant aurait acheté l’île de Manhattan contre du tabac à des indiens pêcheurs de saumons. Au nord, les saumons remontent au-delà du Labrador, jusque dans la baie d’Ungava, où la rivière aux Feuilles est la dernière visitée. Sur la terre ferme, les limites en eau douce sont bien définies.
Dans l’océan, en revanche, les pérégrinations des saumons sont bien moins connues et beaucoup plus fluctuantes, dépendant bien évidemment des routes de migration, mais également de l’abondance des proies sur les aires dites d’engraissement, abondance elle-même sujette aux facteurs climatiques et surtout à la température des eaux de surface. Ces zones de pacage marin, sur lesquelles à un moment ou un autre de leur phase marine les saumons nés dans différents pays se concentrent, ne sont d’ailleurs connues que depuis une soixantaine d’années. La plus célèbre est située à quelques encablures de la côte ouest du Groenland, au sud du détroit de Davis. La mer d’Irminger, située entre la côte est, cette fois, du Groenland et de l’Islande semble être également une zone de rassemblement marin, beaucoup moins connue parce que moitié pêchée. Dans ces zones se retrouveraient des saumons nés dans les rivières aussi bien européennes que canadiennes. Autour des îles Féroé et Lofoten se rassemblent des saumons norvégiens, écossais et peut-être français (quelques saumons marqués sur l’Allier auraient été repris aux Féroé). Certains scientifiques pensent d’ailleurs que, pour de nombreux saumons européens, les Féroé ne seraient qu’une première étape, sur la route du Groenland. L’Atlantique nord n’a sans doute pas encore révélé tous ses secrets. Enfin, la mer Baltique sert de pacage marin aux saumons russes, finlandais et suédois, qui trouvent dans ces eaux riches en nourriture (harengs) et peu salées, un milieu qui leur convient. Ces saumons de la Baltique, qui atteignent des poids records (Berg cite le cas d’un poisson de quarante-six kilogrammes cinq cents capturé à Leningrad dans l’embouchure de la Neva), sont en fait très proches des saumons d’eau douce que l’on retrouve dans les grands lacs suédois, russes ou finlandais, vestiges des dernières glaciations. Du côté américain, on appelle ces saumons, dont l’accès à la mer fut également rendu impossible par les moraines glaciaires, les landlocked ou saumons enfermés. Au Québec, ce sont les fameuses ouananiches et, dans l’état du Maine, les sebagos. Le cycle s’effectue alors complètement en eau douce, les adultes se nourrissant dans les lacs aux dépens des poissons fourrages de type corégone, éperlan, ablette, et en effectuent en automne des migrations de retour dans les rivières affluentes pour y frayer.
Biologie
Le saumon est le type même de l’animal diadrome13. En fait, la diadromie est un énorme avantage pour les espèces qui en sont capables, profitant tour à tour du meilleur des milieux fréquentés.
En rivière, le jeune saumon profite d’un habitat protégé où les probabilités de rencontre hostile (prédateurs) sont bien inférieures à ce qu’elles sont dans le milieu marin. Une fois dans l’océan, le saumon adolescent bénéficiera au contraire, pour passer rapidement au stade adulte, de potentialités alimentaires qu’il n’aurait pas trouvées en eaux douces. Et notamment dans les eaux froides et bien oxygénées, mais peu productive, question nourriture, des rivières colonisées par l’espèce.
Le saumon mène donc une double vie. La première assez bien connue, dans la rivière où il est né, et où il est facile d’observer ses comportements tant pendant sa phase de résidence juvénile que pendant ses phases de retour une fois adulte. La deuxième, beaucoup plus mystérieuse, est sa vie océanique. Ce n’est en fait que depuis une vingtaine d’années que de nombreuses facettes de l’existence marine du saumon commencent à être connues.
La vie en eau douce
Dans les rivières, la vie des saumons est assez bien connues, mais comme l’a dit Boisset, on a pendant longtemps plus souvent écrit le roman du saumon que son histoire naturelle. Aujourd’hui, nous savons que c’est la femelle, elle et elle seule, qui creuse la frayère avec sa queue, et non pas le mâle avec son bec de bécard. Ce bec lui donne un air féroce, il s’en sert pour mordre les intrus et les concurrents. Néanmoins, très souvent, malgré sa défense vigilante de la frayère, c’est un gros tacon mâle qui fécondera efficacement la femelle sur la frayère, alors que les grands mâles sont occupés à se battre.
Tout le monde a entendu parlé de la merveilleuse histoire du petit saumon, éclos du nid de galets de la rivière, qui y grandit pendant ses premières années de jeunesse et éprouve, un beau jour, le besoin impérieux d’aller jusqu’au Groenland, pour y devenir le magnifique poisson que l’on sait, mais qui reviendra infailliblement se reproduire à son tour dans la rivière qui l’a vu naître, et y mourir le plus souvent. Aussi merveilleuse et tragique qu’elle puisse paraître, cette histoire est vraie. Et, en particulier, le retour du saumon non seulement dans sa rivière, mais également dans le pool où il est né, trois, quatre ou cinq ans auparavant, est maintenant bien démontré. Ce phénomène dit de homing14 est présent essentiellement en eau douce, sous la dépendance de l’olfaction. Dans les rivières du nord du Québec ou de la Finlande, prises par les glaces plus de sept mois par an, les tacons peuvent rester plus de sept mois en eau douce avant de smoltifier. C’est en effet la taille atteinte et non l’âge, qui détermine la migration de descente vers l’océan. Le court été arctique et la pauvreté de ses eaux en nourriture, sous ces hautes latitudes, ne permettent guère aux jeunes saumons de prendre plus de dix ou vingt grammes par an. Dans le sud de notre pays, sur le gave d’Oloron, les tacons au contraire bénéficiant d’une riche et abondante nourriture peuvent smoltifier dès la première année. Sur l’Allier, la majorité des tacons descend après deux ans passés en rivière. En Ecosse ou en Norvège, il leur faudra attendre trois ou quatre ans pour atteindre le poids de soixante à cent grammes que la nature leur a, semble-t-il, fixé comme minimum pour affronter les dangers océaniques.
La vie dans l’océan
Les phases de la vie marine du saumon sont encore aujourd’hui très mal connues. Les routes de migrations océaniques reliant les zones d’engraissement et les estuaires des rivières, la durée de ces voyages, les mécanismes de navigation intervenant, intriguent toujours les chercheurs. La navigation hauturière15 des saumons, et plus particulièrement des smolts, qui abandonnant l’estuaire de l’Adour vont mettre le cap sur le Groenland ou les Féroé, n’est toujours pas élucidée. L’orientation et la navigation, à l’aller comme au retour, feraient intervenir les courants marins, mais également les champs magnétiques et électromagnétiques, ainsi que les forces gravitationnelles, qui varient de l’équateur aux pôles, et présentent des anomalies géographiques que les saumons reconnaîtraient. De quelles façons ? Mystère de smolts et secret de bécards.
Ce n’est guère que sur les aires d’engraissement répertoriées, là où les saumons passent de plusieurs mois à plusieurs années, que l’on commence à en savoir un peu plus sur leur vie « salée ». Des expériences de marquage avec des sondes sensibles à la pression ont permis de suivre les saumons marqués pendant plusieurs semaines, et ont montré que ces poissons pouvaient rapidement plonger à plus de cent cinquante mètres et remonter aussi vite. Durant le jour, ils semblent activement chasser à une quarantaine de mètres de profondeur, alors que, la nuit, en suivant leurs proies, ils se cantonnent volontiers entre la surface et une dizaine de mètres. Sur les aires d’engraissement marines, que ce soit au large des côtes groenlandaises ou autour des îles Féroé, plus de quatre-vingt pour cent des saumons pêchés ou suivis scientifiquement se trouvent dans des couches d’eau comprises entre quatre et dix degrés Celsius.
Les jeunes saumons se nourrissent surtout de crustacés, de larves de crabes, et de crevettes, jusqu’à ce qu’ils atteignent une taille de quarante à quarante-quatre centimètres, soit environ le poids d’une livre et demie. Ensuite, c’est essentiellement aux dépens de bancs de poissons fourrages, abondants dans les eaux arctiques, sprats, harengs, lançons et capelans, qu’ils devront leur rapide croissance. Ces poissons fourrages, extrêmement gras pour la plupart, permettent aux saumons de prendre durant la belle saison, quand les températures de surfaces atteignent huit degrés Celsius, jusqu’à une livre par mois. Comme gain moyen de poids, on peut retenir qu’un saumon qui aura passé deux ans dans les eaux groenlandaises y aura gagné six à huit kilogrammes. A la fin de leur troisième hiver marin, les saumons dépassent les dix à douze kilogrammes, et les poissons records de quinze à vingt kilogrammes ont également passé quatre ans en mer.
Contrairement à ce que croient beaucoup de pêcheurs, les très gros saumons de plus de trente livres ne sont pas forcément des poissons à leur deuxième et troisième retour en rivière. Il a été bien démontré, par les lectures d’écailles, en particulier en Norvège ou en Ecosse, que ces grands saumons montent pour la première fois en rivière à leur poids record. S’ils survivent au frai et réussissent à entreprendre un deuxième voyage vers l’océan nourricier, ils gagneront seulement les kilogrammes perdus lors de leur jeûne prolongé en eau douce. C’est donc approximativement au même poids qu’ils remonteront l’année suivante en rivière. Une des grandes découvertes de ces dernières années montre que c’est essentiellement des conditions climatiques rencontrées dans le milieu marin, et plus précisément dans l’Atlantique nord, au voisinage du Groenland, que dépendra l’abondance ou non des retours en rivière. Contrairement à ce que l’on croyait jusque là, ce n’est donc pas la réussite du frai et la descente à la mer de très nombreux smolts qui conditionneront deux ou trois années plus tard de bonnes remontées d’adultes. Ainsi, les deux hivers particulièrement rudes (les plus rudes jamais enregistrés )qui sévirent en 1982-1983 et 1983-1984 à l’ouest du Groenland eurent pour conséquence de très faibles tonnages de captures sur place (moins de trois cents tonnes), mais également de très mauvais taux de retour un peu partout dans le monde en 1985 et 1986.
C’est donc bien en mer, et non pas dans les eaux douces, que se situent les plus grandes causes de mortalité, notamment dues au froid et à l’absence de nourriture. A contrario, l’hiver 1984-1985, qui fut plus doux que la moyenne des hivers polaires, permit aux pêcheurs groenlandais, à l’automne 1985, de prendre leurs quotas autorisés de huit cent cinquante tonnes en moins de dix jours. D’ailleurs, 1987 et 1988 furent dans les îles Britanniques, notamment, les années records pour la pêche en eaux douces.
Le saumon, lors de sa longue remontée vers le ruisseau qui l’a vu naître ne se nourrit pas, il épuise lentement ses réserves de graisse. Le fait qu’il morde aux différents leurres ou appâts n’est qu’un réflexe de défense par rapport à ce qu’il considère comme une agression. Ainsi, les pêcheurs cherchent à le leurrer avec les mouches artificielles imitant les vairons ou les éperlans, des devons ou des cuillers ondulantes ayant le même effet d’intrus s’introduisant dans ce qu’il considère comme être son territoire et dans lequel le châtiment est immédiat.
Le saumon atlantique demeure enfin un poisson mythique, inscrit dans la mémoire collective des Béarnais, des Basques et des Landais. Jadis abondant tout au long des gaves d’Oloron, de Pau, de Mauléon, de la Nive et de la Nivelle, il reste aujourd’hui l’objet de toutes les attentions pour assurer sa survie.
L’alose : cette mal connue
Alausa (famille des Clupéidés)
En ce qui concerne la répartition de l’alose dans notre pays, et d’une façon plus large en Europe, les données sont nombreuses bien qu’imprécises. Les principaux fleuves et rivières français dans lesquels on trouve encore de l’alose sont : la Garonne, la Charente, l’Aude, le Rhône et l’Adour. Ce dernier, avec la Garonne, semble être le fleuve où l’alose remonte en plus grand nombre, entre six cents et mille tonnes par saison.
Il existe trois aloses différentes : la grande alose, l’alose feinte appelée également petite alose ou gatte et enfin l’alose du Rhône (Alosa rhodanensis), très proche de la grande alose. Comme le saumon, c’est un poisson anadrome effectuant sa croissance en milieu marin et se reproduisant en eau douce. Malgré ce point commun avec Salmo salar, l’alose est un poisson en tous points différents du saumon atlantique et d’ailleurs bien moins connu sur le plan scientifique. La grande alose, la plus abondante dans nos cours d’eau, est un poisson qui ne survit pas au frai, exactement comme les saumons remontant les rivières de la côte pacifique des Etats-Unis. L’alose feinte pourrait, quant à elle, effectuer plusieurs migrations.
De manière générale, la reproduction de l’alose s’étale de mai à fin juillet, mais on a constaté que depuis cinq ans, elle se prolonge jusqu’à fin août. Une des raisons de cet allongement tient sans doute au nombre croissant de géniteurs présents sur les frayères. Si vous vous promener sur les bords de l’Adour à la bonne époque et au bon endroit, entre minuit et six heures du matin, vous pourrez être témoin d’un phénomène pour le moins étrange : le bull. Il s’agit d’un bouillonnement engendré par la nage circulaire des aloses au moment de leur reproduction. Il semble que la corrélation entre le nombre de géniteurs et la durée de la période de reproduction soit hasardeuse, car on connaît des frais durables pour une population peu nombreuse. La fidélité de la frayère natale est moins sûre chez l’alose que chez le saumon et il apparaît de plus en plus clairement que les aloses remontent le plus haut possible en eau douce. Les plus grosses sont toujours les femelles, âgées de quatre à sept ans et pouvant peser jusqu’à quatre kilogrammes. Les mâles, plus petits, entre un et un kilogramme cinq cents, remontent entre trois et cinq ans d’âge. D’un point de vue écologique, l’alose a besoin pour sa reproduction, d’un milieu très précis : la présence de gros cailloux d’un diamètre moyen au moins égal à sept centimètres ainsi qu’une vitesse d’écoulement de l’eau de l’ordre de un à un et demi mètre par seconde. Il existe des zones apparemment propices où aucun poisson ne se reproduit. Suivant certains spécialistes, ce refus de frayer dans ces endroits serait du à la présence de substances inhibitrices en solution dans l’eau (sédiments, éléments chimiques dissous). Contrairement aux salmonidés, l’alose ne travaille pas sa frayère. La reproduction s’effectue, toujours de nuit, en général entre onze heures et six heures du matin, avec un maximum d’intensité entre deux et quatre heures. Son processus se déroule de la façon suivante : dans un premier temps, un rassemblement s’effectue à la tombée du jour, après quoi, l’ensemble des poissons commencent à tourner sur la frayère. Dans un second temps, généralement vers minuit, les couples se forment qui vont venir en surface et effectuer des cercles d’environ un mètre de diamètre et d’une durée de quatre à sept secondes. Il semble que le démarrage de phénomène de reproduction soit dû à une stimulation sexuelle de groupe, apparemment nécessaire à la maturation des œufs. Au cours de cette ronde se produit l’émission des ovules et de la laitance. Dans l’Adour, les rondes s’effectuent généralement dans de sens contraire des aiguilles d’une montre, la ponte s’effectue en plusieurs fois séparée par une période de maturation.
Maturations et pontes se succèdent : ces jeux de l’amour allant jusqu’à la mort. Une femelle peut ainsi pondre jusqu’à sept fois. Le bouillonnement occasionné par le tournoiement des poissons frayant en surface optimise à ce point la fécondation des œufs de la femelle par la laitance du mâle, que le taux de réussite en milieu naturel dépasse quatre-vingt-dix pour cent. La quantité d’œuf émise par la femelle est de l’ordre de cinq cent mille. Lors de l’émission, les œufs ont un diamètre de 1 millimètre, mais ils atteignent rapidement le double en se gonflant d’eau. Un peu plus dense que cette dernière, ils ne dévalent pas très loin et vont se caler sous les cailloux. Ce contact avec un support solide est nécessaire à l’éclosion très rapide puisqu’elle intervient seulement au bout de quatre jours, la vésicule vitelline se résorbant en un laps de temps équivalent.
Le gravier est l’élément fondamental sur le plan écologique pour le maintien de l’espèce. Les alevins sont extrêmement voraces : ils ont toujours l’estomac plein, quelque soit l’heure. Il existe, chez les truitelles, des rythmes alimentaires que l’on ne retrouve pas chez les alosons. Si l’on ne constate pas de cannibalisme chez la grande alose, le phénomène peut se produire chez l’alose feinte.
Planctophages au début, les alosons se nourrissent durant la deuxième partie de leur vie alimentaire de larves d’insectes se trouvant dans les graviers, essentiellement des diptères et des éphéméroptères. Ces insectes sont en fait consommés à tous les stades (larve, nymphe, adulte). Tout comme les tacons, les alosons peuvent être à l’origine de nombreux gobages dont le pêcheur à la mouche intelligent s’éloignera. Le régime alimentaire des adultes en milieu marin (l’alose adulte, comme le saumon, ne s’alimente pas en eau douce) semble être principalement constitué de microscopiques crustacés, mysidacés, ainsi que de mini calamars et larves de poissons.
L’alose reste malgré tout un poisson mal connu sur le plan scientifique. Il existe, en effet, de nombreux aspect de sa vie dont on n’a réellement aucune idée précise. La période de croissance marine et les zones de pacage marin, la sensibilité aux différentes pollutions, les éventuelles maladies caractéristiques de l’alose sont autant de sujets dont on ignore beaucoup. L’étude systématique des variations des phénomènes migratoires reste à faire chez l’alose du fait de son extrême fragilité aux manipulations. Ces dernières causent, en effet, un stress chez l’adulte qui entraîne souvent la mort. Toutes les tentatives de marquages effectuées à ce jour n’ont eu que des résultats peu probants. L’observation des poissons pendant leur reproduction reste un des seuls moyens d’estimer les stocks. D’après Daniel Marty, l’un des pêcheurs sportifs d’aloses les plus expérimentés, on ne prend jamais de poisson portant à la gueule de blessure ou le leurre d’un pêcheur dont il aurait rompu la ligne. Deux interprétations de ce phénomène sont possibles. La première serait de considérer qu’un poisson ayant été piqué une fois n’y revienne pas. Cependant, la mémoire étant chez le poisson un phénomène mal connu, cette hypothèse semble pour l’heure hasardeuse. La seconde confirmerait de façon plus probante les observations déjà faites par les scientifiques quant au stress ressenti par l’alose en cas de manipulation. L’extrême fragilité de l’alose est une des raisons pour lesquelles son élevage reste très difficile à mener à bien : les pertes au moment de l’éclosion sont de l’ordre de quatre-vingt à quatre-vingt-cinq pour cent, alors qu’elles ne sont que de seize pour cent en milieu naturel. Dans le meilleur des cas, la fécondation artificielle arrive tout juste à égaler le taux de fécondation existant en milieu naturel. Etant donnée la fragilité particulière des femelles, il faut quelquefois en sacrifier plusieurs avant d’en trouver une mature. De plus, une femelle ne fournira jamais plus d’un cinquième de ses œufs puisque sa manipulation stoppe son processus de maturation. Enfin, la difficulté de conserver une alose vivante dans un bassin aggrave le problème de l’élevage de ce poisson. Moralité, si l’alose devait disparaître, ce serait définitivement puisqu’on n’est pas capable dans l’état actuel des connaissances, de reconstituer, par élevage, des stocks suffisants. Fort heureusement, l’alose est vivace et bel et bien présente aujourd’hui dans l’Adour. L’alose ne s’alimente pas en eau douce. Sa pêche à la ligne n’est donc pas possible entre le moment où elle regagne l’Adour et celui où elle parvient à maturité, sur sa frayère natale, contrairement au saumon qui, lui, peut se saisir d’un leurre ou d’un organisme naturel lors de son retour au bercail. D’après des observations qui ont pu être faites, la prise d’un leurre ou d’une mouche artificielle par une alose, procède d’un réflexe de défense et de nettoyage de sa frayère. Tout intrus, évoluant dans l’environnement immédiat de la frayère, est en effet éliminé. L’action de pêche ne peut donc se situer que sur les zones de reproduction. Pour trouver où la pêcher, il faut soit se promener la nuit pour repérer les lieux de ses ébats amoureux, soit se fier aux attroupements de pêcheurs du coin qui eux les connaissent. La première solution est de loin la plus sûre qui vous permettra de vous retrouver à l’aube, parfois seul, face à la zone de pêche propice.
L’anguille : le mystère des Sargasses
Anguilla anguilla (famille des Anguillidés)
Noms scientifiques
Anguilla anguilla (du latin anguis serpent). Linné l’avait initialement baptisée Muraena anguilla en 1758. Ensuite et pendant de nombreuses années, ce poisson fut connu des scientifiques sous le nom d’Anguilla fluviatilis. Le nom savant de la larve est Leptocephalus brevirostris.
Noms communs
Anguille, anguille jaune, anguille argentés (lors de la dévalaison), pimperneau, verniau, plat-bec, coureuse. Anguielo, pougau, resso, thaudelo en Languedoc et Provence. Les jeunes anguilles immédiatement après la métamorphose sont appelées civelles, pibales ou bouirons dans le Midi. En anglais : eel ; en allemand : aal ; en italien : anguilla ; en espagnol : anguila. La larve est le Leptocéphale.
Classification
La famille des Anguillidés regroupe les anguilles d’eau douce, poissons catadromes qui passent la plus grande partie dans les fleuves, rivières, ruisseaux, lacs ou étangs et s’en retournent vers l’océan pour se reproduire. Par opposition, on distingue les anguilles de mer, au premier rang desquelles le congre, mais également les murènes, qui effectuent leur cycle complet en eau salée. L’ordre des Anguilliformes regroupe ainsi plus de cinq cents espèces de poissons répartis en dix-neuf familles, dont seule nous intéresse ici celle des Anguillidés.
Dans cette famille, les scientifiques reconnaissent aujourd’hui pas moins de quatorze ou quinze espèces appartenant toutes au genre Anguilla. A côté de notre anguille européenne qui colonise également les eaux douces et saumâtres d’Afrique du Nord (Anguilla anguilla), on reconnaît l’anguille américaine (Anguilla rostrata), espèce très voisine qui ne se distingue que par le nombre de vertèbres (cent dix à cent dix-neuf pour Anguilla anguilla contre cent trois à cent onze chez Anguilla rostrata) mais qui atteint régulièrement une taille plus importante, couramment deux à trois kilogrammes et jusqu’à quatre kilogrammes et demi. Sur les côtes africaines de l’océan Indien, on trouve Aguilla obscura qui remonte certainement aussi les cours d’eau malgaches et dont les zones de ponte sont inconnues. Dans les lacs de cratères de l’île de la Réunion, il se prend d’énormes anguilles pouvant peser plus de trente kilogrammes et dont l’espèce n’est pas déterminée avec certitude. Dans l’immensité pacifique, plusieurs espèces d’eau douce ont certainement leurs zones de frai dont nous ne connaissons pas grand chose. Ainsi en est-il certainement de l’anguille japonaise (Anguilla japonica), de l’anguille marbrée (Anguilla marmorata) que l’on trouve sur les côtes de l’Inde et de l’Indonésie. C’est dans cette région des îles de la Sonde que l’on trouve le plus grand nombre d’espèce appartenant au genre Anguilla (Anguilla celebensis, interioris, borneensis, nebulosa, bicolor…). Enfin, les anguilles de Tasmanie et de Nouvelle-Zélande n’ont pas été introduites en même temps que les truites en provenance d’Ecosse comme il a été soutenu par un spécialiste de l’Ifremer, mais appartiennent bel et bien à des espèces à part entière (Anguilla australis et Anguilla dieffenbachi), qui atteignent là encore une taille et un poids bien supérieurs à nos anguilles. Pour ces espèces, les zones de frai de trouvent entre les îles Fidji et Tahiti. Enfin les fameuses anguilles à oreilles des eaux douces de Tahiti et qui atteignent elles aussi une très grande taille, appartiennent à l’espèce megastoma, dont l’aire de reproduction marine reste comme celle de la plupart des anguilles inconnue.
Répartition zoogéographique
Réparties dans les eaux douces de la plupart de la planète, les anguilles sont étonnamment absentes de l’ensemble de la côte pacifique américaine, depuis l’Alaska jusqu’à la Terre de Feu ainsi que de toutes les côtes de l’atlantique sud. On n’en trouve pas non plus sur les côtes de la mer Rouge, de l’Arabie ou du Viêt-Nam. Pour l’espèce qui nous intéresse particulièrement ici, Anguilla anguilla, les adultes sont représentés sur l’ensemble des côtes européennes depuis la mer Blanche en passant par la Scandinavie (Islande comprise) et la Baltique jusqu’au détroit de Gibraltar.
Toutes les côtes bordant la Méditerranée reçoivent également leur contingent de civelles et sont également colonisées. Elles ne sont présentes naturellement que dans les affluents de la côte de la mer Noire (Turquie). Les anguilles du Danube et des autres fleuves d’Europe centrale qui se jettent dans cette mer proviennent d’introductions de civelles capturées dans les estuaires atlantiques. Enfin, sur les côtes africaines, nous en trouvons depuis Gibraltar jusqu’en Mauritanie.
De l’autre côté de l’océan Atlantique, l’anguille américaine est présente depuis le golfe du Mexique et sur tout le littoral des Etats-Unis et du Canada jusqu’à la latitude du Labrador. La plupart des îles de la mer des Caraïbes est également colonisée par cette espèce.
L’allure générale est bien connue. Remarquons l’absence de nageoires pelviennes et la fusion en une seule nageoire impaire de la dorsale, caudale et anale, qui s’étend depuis le tiers antérieur du dos jusqu’à l’anus. La tête est petite par rapport au corps et selon les individus témoigne d’un polymorphisme de l’espèce. Certains présentent un museau court, plat et largement fendu qui dénoterait une alimentation piscivore ; d’autres au contraire, qui se nourriraient de larves d’insectes et d’autres invertébrés benthiques, ont un museau fin et pointu. Dans les deux formes, la mâchoire inférieure est largement prognathe et dépasse la supérieure, alors que c’est exactement le contraire chez le congre. Les dents sont petites, nombreuses et pointues ; les fentes branchiales, très étroites, peuvent être hermétiquement closes et permettent à l’anguille de passer plusieurs heures hors de l’eau sans dommage. La plupart des pêcheurs s’imagine que ces poissons n’ont pas d’écaille. En fait, si cela est vrai pour le congre ou la murène, il n’en est rien de l’anguille qui présente de petites écailles rudimentaires incluses dans la peau et noyées sous une couche abondante de mucus. Ces écailles n’apparaissent d’ailleurs que tardivement à l’âge de six ou sept ans. Très petites même sur de très vieux sujets, leur lecture n’offre pas d’intérêt dans la détermination de l’âge et les scientifiques leur préfèrent la lecture des otolithes de l’oreille interne. La coloration est très variable avec l’âge, l’état physiologique de l’animal ou encore les eaux habitées. A leur arrivée dans les estuaires, les jeunes civelles sont transparentes comme du verre. C’est à ce stade qu’elles sont les plus recherchées par les gastronomes. Ensuite, leur corps s’opacifie peu à peu en se ponctuant de taches sombres qui en confluant, donnent la teinte générale de la pigmentation : dos brun verdâtre, flancs plus clair et ventre jaune. A l’approche de la dévalaison, le dos devient très foncé, presque noir et le ventre argenté, d’un blanc nacré, ce qui fait donner à ces poissons le nom d’anguilles argentées. A ce moment, les yeux sont exorbités et trois ou quatre fois plus grands en diamètres qu’à l’état d’anguilles jaunes. Les larves d’anguilles connues sous le nom de Leptocéphales (ce qui veut dire petite bête) sont caractéristiques. Elles peuvent être comparées à des feuilles de saule ou de laurier qui seraient transparentes comme du cristal. Tous les organes internes, cœur, intestin, moelle épinière y sont parfaitement visibles. Entièrement développés, les Leptocéphales atteignent sept à neuf centimètres de longueur et dix à treize millimètres de hauteur.
Biologie
Si le mystère de la migration des anguilles a été résolu avec la conclusion en 1920-1922 des recherches entreprises et poursuivies pendant dix-huit ans par l’océanographe danois Johannes Schmidt, qui découvrit l’aire de ponte des anguilles européennes dans la mer des Sargasses au nord-est des Antilles, notre connaissance du cycle de ce poisson n’a guère progressé depuis. Dans l’océan, seuls quelques très rares individus ont été capturés au large de la Bretagne ou de l’Irlande dans des coups de chalut.
Quand on pense aux millions d’individus qui, sensiblement à la même époque, quittent les fleuves d’Europe pour entreprendre le grand voyage, on est surpris d’en savoir si peu sur cette gigantesque migration. Certainement, dès qu’elles ont atteint la limite du plateau continental, les anguilles plongent-elles bien en deçà de la limite d’efficacité des filets. Pourtant, leur coloration, sombre sur le dos et blanc argenté sur le ventre, est caractéristique des poissons nageant en surface ! Voyagent-elles en groupe, en longs cordons ou isolées au sein des profondeurs océaniques ? Comment retrouvent-elles à l’autre bout de l’océan après une traversée de trois ou quatre mille kilomètres, l’emplacement de la mer des Sargasses ? Pendant longtemps et c’était notamment la théorie soutenue par Roule, on pensait qu’une fois au large des côtes d’Europe, les anguilles se dirigeaient simplement en contre-courant du Gulf Stream, de bout en bout pourrait-on dire, jusqu’à ce qu’elles arrivent en bordure de la mer des Sargasses que de grand courant contourne par le Nord. Ou alors rejoignent-elles et empruntent-elles, en se laissant porter par lui cette fois, le courant équatorial nord qui, après avoir traversé l’Atlantique, longue la partie méridionale des Sargasses ? Aujourd’hui, les expériences ont montré que les anguilles sont capables de s’orienter suivant les étoiles, qu’elles sont sensibles au champ magnétique terrestre et qu’enfin, elles répondent de façon très marquée aux champs électriques créés dans les océans par les courants marins et la rotation de la planète. Tous ces paramètres sont probablement pris en compte à tour de rôle ou intégrés ensemble par les quelques milligrammes de matière grise que représentent le cerveau de l’anguille qui, aussi sûrement que des quintaux d’ordinateurs embarqués sur les sous-marins atomiques, vont leur permettre de retrouver un point précis de l’océan.
Aujourd’hui et malgré les nombreuses recherches dans la zone de frai présumée, il n’a toujours pas été capturé d’anguille sur le point de frayer ou ayant frayé, ni même d’œuf avant l’éclosion. Et pourtant, des millions d’anguilles mesurant de soixante-dix centimètres à un mètre cinquante doivent, vers la fin de l’hiver ou le début du printemps, se trouver réunies sur un espace assez restreint. Encore un mystère à éclaircir et peut-être un beau sujet de film. Certainement, les géniteurs meurent-ils ensuite, épuisés par le voyage de retour et le frai lui-même, comme c’est le cas pour de nombreuses autres espèces migratrices (saumons, aloses…). Tout ce que l’on sait avec certitude, c’est que tous les Leptocéphales de moins d’un centimètre de long, à priori stade le plus proche de l’éclosion, ont toujours été capturés dans un périmètre qui correspond exactement à ce que les navigateurs appellent la mer des Sargasses et à une profondeur comprise entre cent et deux cents mètres. Le long voyage des larves vers les côtes européennes commence alors et se fait de façon passive. Les Leptocéphales qui remontent progressivement entre vingt-cinq et trente mètres sous la surface sont entraînés par le Gulf Stream et les courants de transgression océaniques. Au fur et à mesure de leur dérive vers l’Est, ils s’alimentent aux dépens des organismes plus petits qu’eux et grandissent progressivement jusqu’à atteindre six à huit centimètres de longueur au voisinage des côtes européennes. Selon les années, les vents et la vitesse des courants, il leur faut entre deux ans et demi et trois ans pour accomplir le trajet depuis les Sargasses jusqu’au-dessus du plateau continental du vieux monde.
Ce n’est qu’à ce moment, à quelques encablures de la terre ferme, que va avoir lieu une véritable métamorphose qui va transformer la grande larve de près de dix centimètres de long et de plus d’un centimètre de large en une minuscule anguille : la civelle de cinq ou six centimètres seulement de long et de guère plus d’un millimètre et demi de diamètre.
Ce sont ces civelles ou pibales qui vont se présenter dans les estuaires de nos fleuves entre la fin de l’automne et le début du printemps. Leur nombre défiait autrefois l’imagination. Roule à leur sujet écrivait : « Rien de ce qui se passe sur terre, même dans le monde des insectes cependant bien pourvu, n’approche de cette profusion formidable, perdue dans la masse des eaux. On peut la chiffrer approximativement, en se basant sur les envois expédiés sur les marchés. Leur total s’évalue par des centaines de tonnes et comme un kilogramme de civelles comporte environ mille cinq cents à deux mille de ces petits êtres, l’ensemble de ces expéditions représentent des centaines de millions et des milliards d’individus. Et encore, ce chiffre si élevé ne comprend pas la consommation locale, ni ce qui est employé à la fumure (comme engrais pour jardin), ni et principalement, le contingent énorme de ce qui échappe aux pêcheurs. Un tel chiffre défit toute numération ».
Durant le jour, les minuscules individus qui forment le cordon se séparent, s’arrêtent, s’éparpillent sur le fond, s’envasent pour fuir la lumière ou s’abritent sous les cailloux. La nuit revenue, ils se rassemblent comme pour obéir à un ordre de ralliement, reprennent leur course et reforment le cordon.
Au fur et à mesure de leur lente progression vers l’amont, portées au début par les marées puis nageant activement contre le courant ensuite, les civelles se pigmentent et se transforment en petites anguilles jaunes. Les individus qui deviendront des mâles ne pousseront guère plus avant leur invasion des eaux continentales et s’établiront dans les parties basses des fleuves et des estuaires. Les futures femelles, au contraire, pousseront jusque dans les têtes des bassins, se retrouvant quelquefois à plus de mille kilomètres de la mer et jusqu’à mille mètres d’altitude.
Selon les milieux colonisés, lentes et riches rivières de plaine, froids torrents de montagne pauvres en nourriture, marais d’eau saumâtre, mares ou ballastières, la croissance des anguilles pourra varier dans de grandes proportions. Les études les plus récentes semblent montrer que dans les milieux les plus favorables, il faut sept à dix ans à une anguille femelle pour atteindre la taille de la puberté, soit quatre-vingt à quatre-vingt-dix centimètres en moyenne. Dans des milieux adverses, ce délai peut dépasser les vingt ans et même atteindre trente ans. En Ecosse, certaines anguilles capturées dans les milieux naturels ont été reconnues âgées de plus de cinquante ans. De tels records de longévité n’étaient, jusqu’à cette découverte, connus qu’en aquarium où des anguilles, dans l’impossibilité de dévaler, avaient également atteint voire dépassé cet âge.
Du point de vue régime, l’anguille est avant tout un prédateur nocturne qui se nourrit surtout d’invertébrés benthiques : vers, larves d’insectes, mollusques, crustacés, sangsues. Parfois, certains individus adoptent un régime piscivore aux dépens de petits poissons et certainement d’individus blessés, malades voire morts sur le fond. Des enquêtes en Irlande et en Ecosse tendent à montrer que dans les cours d’eau à truites et à saumons, les anguilles ne sont pas les nuisibles que l’on accuse de tous les maux dans nos eaux. Il nous faudra donc chercher ailleurs la cause du dépeuplement.
La pibale : l’or blanc de l’Adour
Histoire : l’or des pêcheurs
Un délire de pibales s’est emparé de toute l’Espagne. Et le prix de ces alevins d’anguilles a explosé. Les eaux de l’Adour, de la Nive ou de l’Oria charrient un véritable pactole. Une économie parallèle s’est mise en place et les braconniers concurrencent les pêcheurs professionnels, le tout dans une ambiance de règlement de comptes.
Quand quelques lanternes s’allument sur les rives du gave. De petites embarcations surgissent, à la recherche d’un emplacement pour jeter l’ancre. En moins d’une demi-heure, au beau milieu d’une nuit sans lune, un cinquantaine de pêcheurs a pris position. La raison de cette soudaine effervescence ?
La pibale. Cet alevin d’anguille, qu’on nome aussi civelle, ne mesure pas plus de vingt centimètres mais il vaut de l’or. Plonger son tamis l’eau, le relever, recommencer le geste inlassablement : ça peut rapporter gros. Les espagnols ont en effet la bonne idée d’être très friands de ces angulas. Et la production française est largement exportée de l’autre côté des Pyrénées pour alimenter l’insatiable marché ibérique. Alors, voilà une vingtaine d’années, à la suite du pouvoir d’achat en Espagne, les prix ont véritablement explosés. Au meilleur moment de la saison, avant noël, le pêcheur peut vendre le kilogramme de pibales entre sept cents et huit cents francs ! Ce prix aurait grimpé lors de l’année 2000 à deux mille quatre cents francs ! Et cette année, trois mille francs soit près de quatre cent cinquante-huit euros ! Et cette activité traditionnelle a pris souvent des allures de western halieutique et nocturne. Combien de pibales les pêcheurs remonteront-ils cette nuit ? Peut-être trois cents ou quatre cents grammes chacun, la saison débute lentement, mais peut-être beaucoup plus. Si les conditions sont favorables, le « pibaleur » va prélever trois à quatre kilogrammes. Une pêche exceptionnelle peut même s’élever à quinze kilogrammes, un gain de trente mille francs dans une nuit ! Sur les eaux de l’Adour et de ses affluents travaillent cent cinquante pêcheurs professionnels. D’autres, plus rares, préfèrent la Nivelle ou la Bidassoa. Parmi ces professionnels, on dénombre des agriculteurs qui profitent de la saison, du premier novembre au trente et un mars, pour augmenter sensiblement leurs revenus. On les appelle les pluriactifs. C’est le cas de Bernard Garat, agriculteur à Sames, dans les Pyrénées-Atlantiques. Lui aussi est venu cette nuit là, tamis en main, tenter sa chance : « Heureusement, la demande venue d’Espagne permet de maintenir les prix. Pourtant, on vit moins bien qu’autrefois car le poisson est moins abondant. Beaucoup de pêcheurs se sont découragés ». Tous ces professionnels doivent acquitter une licence de trois mille cinq cents francs. Le nombre de civelles est limité, la concurrence est sévère et parfois, des affrontements éclatent pour occuper les emplacements les plus poissonneux. Autre concurrence, celle des pêcheurs amateurs. Ces derniers doivent en principe utiliser des tamis plus réduis et prélever les pibales pour leur seule consommation personnelle. Or, tout le monde le sait, la tentation d’arrondir les fins de mois est trop forte. L’interdiction faite aux petits tamis de vendre leur production est allégrement bafouée. Jean Darrière, d’Hastingues, est professionnel depuis quarante-cinq ans, celui qui lui a laissé le temps d’observer : « J’ai vu des curés et des notaires pêcher la pibale. Des agriculteurs se sont lancés dans le kiwi grâce à l’argent de la pibale ». On murmure que de nombreux salariés de Turboméca, à Bordeaux, améliorent aussi leurs revenus de cette façon. Jacques Lespine, président des pêcheurs professionnels fustige donc « les amateurs qui ont les mêmes moyens qu’eux sans payer les charges sociales ». Enfin, les pêcheurs professionnels rencontrent des concurrents plus redoutables encore : les braconniers. Ceux-là pêchent quand c’est interdit. Ils utilisent des tamis trop larges, des « pibalots », et surtout des nasses strictement prohibées. « Les bracos, on les connaît un peu, confie Jacques Lespine. Mais il faut marcher avec des œillères, fermer les yeux, sinon on prend une cartouche ». Un des responsables du syndicat des pêcheurs avait annoncé que son organisation se porterait partie civile pour chaque infraction constatée : peu après, ils ont retrouvé son bateau prenant l’eau, la coque perforée à la chignole. Trente-quatre trous !
Sept heures du matin à Peyrehorade dans les Landes. Jean Labarthe, soixante-dix-huit ans, dirige la vente à la criée. Les pibaleurs peuvent écouler ici leur production de la nuit. Jean Labarthe prélève cinq pour cent du prix de vente, il est commissionnaire à Peyrehorade depuis trente-cinq ans. Il joue les intermédiaires entre pêcheurs et mareyeurs. Ce matin, la pêche est maigre : à peine deux kilogrammes. Le téléphone sonne. C’est un mareyeur qui veut connaître la quantité pêchée. Car le prix est fixé chaque jour. Jean note chaque transaction sur le registre. « Ici, tout est officiel. Mais il existe un marché parallèle. Les petits tamis vendent à quelqu’un que tout le monde connaît. C’est une mafia. On ne dit rien ». D’ailleurs, même sur le marché officiel, tout n’est pas si clair : « Les mareyeurs s’entendent pour bloquer les prix et ne pas acheter au-dessus de sept cents francs », accuse Jacques Lespine.
Il existe quatre criées à la pibale : Peyrehorade, Saubusse, Sainte-Marie-de-Gosse et Capbreton. Les pêcheurs professionnels ont le droit de vendre directement aux mareyeurs, à des prix d’ailleurs à peu près identiques. A Capbreton, la pibale est pêchée dans les vagues de l’Océan. La criée est établie juste derrière le fronton. Ici, les bavardages avec les inconnus ne font pas partie des habitudes : « On n’a pas besoin de publicité. Qu’on nous laisse tranquilles ». Tout juste sera-t-il possible d’apprendre que cinquante kilogrammes de pibales ont été péchés dans la nuit et qu’ils se sont vendus six cents francs le kilogramme. Ioseba Aguirrebarrena possède un vivier à Bidache : quatre lacs alimentés par l’eau d’un ruisseau et pouvant contenir trois à quatre cents kilogrammes de civelles chacun. Ce n’est pas suffisant pour rentrer dans le cercle restreint des gros mareyeurs. D’autant que, en ce début de saison, les pibales ne sont pas très nombreuses. Et il y a bien longtemps que Ioseba Aguirrebarrena n’a pu remplir complètement son vivier. Il achète les pibales à une quarantaine de pêcheurs professionnels et les revend à d’importants mareyeurs du Pays Basque Sud ou à des restaurateurs.
Et puis, la pêche à la civelle a trouvé un autre formidable débouché. D’importantes quantités sont maintenant envoyées par avion dans les pays d’Europe du Nord, et surtout d’Extrême Orient. Les pibales utilisées pour l’alevinage et l’aquaculture deviendront ces succulentes anguilles dont raffolent les Chinois, les Birmans ou les Indonésiens. Depuis quelques années, le japon ne peut plus suffire à satisfaire la consommation asiatique. C’est pourquoi ces pays font maintenant massivement appel à la civelle française. Les pibales d’alevinage sont vendues dix à vingt pour cent plus cher que les pibales de consommation, mais elles doivent être impérativement vivantes. Au début de la saison 1995-96, les prix atteignaient les sommets : neuf cents à neuf cent cinquante francs le kilogramme au départ de la France. Plus de mille à l’arrivée à Hongkong. Selon une estimation, quatre-vingt tonnes de civelles, pêchées de la Bretagne au Portugal ont été exportées vers l’Asie au cours de la saison 1994-95. Et vingt à vingt-cinq tonnes supplémentaires ont pris les chemins de l’Allemagne, de l’Angleterre ou du Benelux. Thomas Nielsen, un Danois installé à Ascain, aide les mareyeurs à exporter les pibales d’alevinage. Au cours de la saison écoulée, il a négocié cinq tonnes deux pour l’Asie et douze tonnes pour l’Europe du Nord. Son chiffre d’affaires annuel atteint cinq cent mille francs. Entre vingt et quarante tonnes de pibales sont pêchées chaque année dans la zone couvrant le Pays Basque Nord et une partie du Béarn et des Landes. Les professionnels, cependant, en prélèvent moins que la moitié. L’essentiel des prises est effectuée par les amateurs et les braconniers. « J’ai vu une pêche illicite de cent kilogrammes ! », se souvient même Francis Jalibert, le garde-pêche. Les amandes infligées aux braconniers atteignent au maximum dix mille francs et ne sont pas dissuasives. Quant aux pouvoirs publics, ils ne maîtrisent pas les cadeaux de vente. Ont-ils la volonté de réglementer plus sévèrement un marché qui possède en outre de très importantes capacités d’exportation ? Aujourd’hui, les pibales se font plus rares dans le tamis. La population de civelles diminue en raison de la pollution, des barrages qui les empêchent de remonter les cours d’eau et de cette pêche intensive et souvent incontrôlée. Est-on en train de tuer la poule aux œufs d’or ?
Les règles du marché de la pibale de consommation contredisent la loi de l’offre et de la demande : la civelle se vend d’autant plus cher qu’il y en a beaucoup. Les grossistes, en effet, n’achètent qu’à partir d’un certain seuil et n’alimentent pas le marché avec de petites quantités. Les pêcheurs professionnels font les frais de la situation : « Certains d’entre nous ont un an de cotisations sociales impayées », confie Jacques Lespine. Selon lui, la saison de pêche du professionnel peut varier de vingt mille à cent cinquante mille francs. Les braconniers vendent leurs productions à un niveau légèrement inférieur au cours officiel. Le braconnage tend donc à faire baisser les prix. Quant aux gros mareyeurs, ils dégageaient voici quinze ans des marges bénéficiaires phénoménales : « Deux cents francs par kilogrammes », affirme le propriétaire d’un vivier. Aujourd’hui, ils continuent à vivre convenablement, même si les taux de profit ne sont plus ce qu’ils étaient. Leur chiffre d’affaire global avoisine les deux cent cinquante millions de francs. Le marché de la pibale possède des filières clandestines. Le braconnier va souvent se tourner directement vers le mareyeur. Conséquence : la production licite. Exemple significatif : un braconnier interpellé à Bidache dans une affaire de chaluts était un ancien mareyeur.
Une nouvelle opportunité va-t-elle s’offrir à la pibale ? La Chine développe sa politique d’élevage d’anguilles et importera toujours plus de civelles. L’alevinage est un débouché prometteur pour les années à venir, et les prix pourraient à nouveau s’envoler. A moins qu’une réglementation européenne, soucieuse de préserver l’espèce, ne voit le jour ?
Mais les braconniers ignorent les représentations, qu’elles soient françaises ou européennes…
La lamproie : la bouche ronde
Lampreda (famille des Cyclostomes)
Sous ce nom sont groupées plusieurs espèces de poissons vivant en eau douce ou salée et appartenant à la classe des Cyclostomes (bouches rondes). Les lamproies avec les myxines16 figurent parmi les plus primitifs des vertébrés connus, ce sont pourtant des poissons dont ils divergent par d’énormes différences : pas de vessie natatoire et respiration par les orifices branchiaux ou la bouche. La lamproie marine et la lamproie fluviale ont presque le même aspect, corps cylindrique muni de petites nageoires dorsales et caudales, bouche en forme de disque buccal. Cependant deux détails les font reconnaître : l’espèce marine (Petromyzon marinus) est la plus grande, elle peut atteindre un mètre et a plusieurs rangées concentriques de dents cornées au disque buccal. L’espèce fluviale (Lampreta fluviatilis) est plus petite, au maximum quarante centimètres de long, elle n’a qu’une rangée de dents cornées à la ventouse buccale.
La lamproie marine se nourrit de sang et d’animaux morts. Elle est souvent trouvée fixée à des harengs, morues, et même à des requins. C’est un poisson dangereux pour certaines espèces rares dont elle contribue à la disparition. Après avoir percé la peau de sa victime, elle sécrète une substance qui dissout les tissus tout en prévenant la perte de sang. La lamproie marine remonte les cours d’eau pour le frai, et y reste pour se développer jusqu’à la taille de quinze à vingt centimètres. Ensuite, c’est le retour en mer. Les deux espèces de lamproies sont souvent confondues, car toutes les deux vivent en rivière pour le frai, puis vont en mer pour achever leur croissance. La lamproie marine se rencontre sur toute la côte des Etats-Unis, de la baie d’Hudson à la Floride et sur le pourtour de l’Europe, de la Norvège à l’Afrique du Nord, et de l’Islande à la Grèce. La lamproie de rivière a une aire d’extension plus restreinte, de la Gironde au Danemark et les îles britanniques. En Méditerranée, sur une portion de la côte, du nord de l’Italie à l’Espagne.
L’esturgeon commun : le fantôme
Acipencer sturio (famille des Acipenséridés)
« Extrêmement féconds, les esturgeons sont répandus dans toutes les mers et presque tous les grands fleuves, comme autant d’agents pacifiques d’une Nature créatrice et conservatrice, au lieu d’être, comme les squales, les redoutables ministres de la destruction » {Etienne de Lacepède}
Taxonomie et classification
C’est dans La Nature et diversité des poissons de Pierre Belon du Mans, publié à Paris en 1555, que l’on trouve la première mention du mot esturgeon en langue française. Guillaume Rondelet dans son Histoire entière des poissons publié à Lyon en 1558 parle de lui, en bon méridional, de l’esturgeon. Il semble bien que ce nom, ainsi que la latinisation sturio, dérive du germanique médiéval stör. En revanche, l’origine de l’appellation créac, créat ou créa qui a persisté en Aquitaine jusqu’à nos jours ne nous est pas connue. Dans toutes les autres régions où ce poisson était autrefois présent, ses noms vernaculaires17 dérivent du mot esturgeon : estijoun ou estorjoun en Provence, estorjeon en Roussillon, atargeon en Picardie. En espagnol, esturion, en italien sturione, en anglais sturgeon, en hollandais steur. Pour le différencier des autres espèces d’esturgeon européen, l’esturgeon commun est quelques fois qualifié d’esturgeon atlantique.
La famille des Acipenséridés comprend dix-sept espèces d’esturgeons, qui se distinguent par leur rostre conique en forme de groin. Ces espèces sont soit amphihalines18, soit strictement dulçaquicoles. Les esturgeons sont des poissons très primitifs, qui ont très peu évolué depuis trois cent millions d’années. Ce sont néanmoins des poissons osseux (Osteichthiens) à part entière, bien que de nombreuses publications les considèrent comme cartilagineux au même titre que les raies ou les requins (Chondrichtiens). Parmi les poissons osseux toutefois, remarquons que leur squelette n’est que partiellement ossifié, leur colonne vertébrale notamment restant cartilagineuse. Au cours de l’évolution, ces poissons ont perdu leur revêtement d’écailles mais ont développé des écussons osseux disposés le long du corps en cinq rangées longitudinales.
L’esturgeon commun peut atteindre une longueur de trois mètres pour un poids de deux cents kilogrammes. Certains auteurs avancent le poids de six cents à huit cents kilogrammes pour une longueur de cinq mètres, mais ces estimations reposent sur des documents ou témoignages très anciens et peu fiables. Le plus gros sturio accusait un poids de trois cent cinquante kilogrammes.
A côté de l’Acipenser sturio, l’esturgeon commun ou atlantique, les espèces les plus connues sont les suivantes :
Le béluga (Huso Huso), le géant de l’espèce qui vit dans la mer Noire (Danube), la mer Caspienne (Volga) et vivait il y a encore quelques décennies dans l’Adriatique d’où il remontait frayer dans le Pô. Son poids atteint les deux tonnes pour une longueur de six mètres. Le record absolu semble appartenir à un individu de trois mille deux cents kilogrammes pour huit mètres de long, capturé dans la Volga en 1884. Cette énorme femelle aurait donné plus de six cents kilogrammes de caviar.
Le sterlet (Acipenser ruthenus), le pygmée de la famille puisqu’il dépasse rarement le poids de dix kilogrammes pour une longueur d’un mètre. Ne migrant pas en mer, le sterlet habite le bassin du Danube et des grands fleuves de Russie d’Europe : Don, Dniepr, Volga. Il se nourrit essentiellement de larves d’éphémères et donne le plus recherché des caviars : le caviar d’or, dont on dit qu’autrefois il était réservé à la table des tsars.
Le sévruga (Acipenser stellatus), qui peut atteindre une quarantaine de kilogrammes mais pèse rarement plus de la moitié de ce poids. Cet esturgeon, qui comme le béluga partage son cycle entre les mers Noire et Caspienne et leurs affluents, est lui aussi fameux à cause de son caviar. Ce dernier est à petits grains : soixante à quatre-vingt grains au gramme, contre cinquante au gramme pour l’osciètre (sturio) et trente au gramme pour le béluga (huso).
L’esturgeon sibérien (Acipenser baeri), qui peut dépasser les cents kilogrammes mais atteint habituellement la moitié de ce poids, habite les grands fleuves sibériens et s’aventure occasionnellement dans les eaux peu salées le l’océan Arctique. Cette espèce est très étudiée depuis une vingtaine d’années en France et commence à être élevée en pisciculture et en étang (esturgeon de chair).
L’esturgeon noir, black sturgeon (Acipenser oxyrhynchus), que l’on trouve sur les côtes américaines de l’Atlantique, depuis la latitude de New York jusqu’au golfe du Mexique, serait en fait le même animal que le sturio des côtés européennes. C’est la dérive des continents qui aurait isolé et fait évoluer séparément ces animaux.
L’esturgeon blanc, white sturgeon (Acipenser transmontanus) effectue, lui, ses migrations entre les grands fleuves de la côte ouest américaine et l’océan Pacifique. C’est l’esturgeon de la baie de San Francisco ou de Vancouver. Il peut atteindre le poids de cinq cents kilogrammes. Il est activement pêché comme poisson de sport à la ligne, mais pour l’instant ne donne pas lieu à la fabrication de caviar.
L’esturgeon de lac (Acipenser fulvescens) est une espèce de taille moyenne qui peut atteindre les cents kilogrammes et vivait dans les grands lacs américains. Depuis une dizaine d’années, cet esturgeon fait une réapparition remarquée dans le lac Michigan, qui a été complètement dépollué. On trouve également cette espèce d’eau douce dans les rivières et les lacs du Québec.
L’esturgeon de Chine (Acipenser sinensis), qui ne serait en fait qu’une variété du béluga (Huso huso). Comme ce dernier, il peut dans les fleuves de Chine atteindre et même dépasser le poids d’une tonne.
Répartition zoogéographique
Les esturgeons dans leur ensemble ne peuplent que les eaux douces et salées de l’hémisphère Nord. Le sturio qui nous intéresse plus particulièrement car il était et reste présent encore dans l’Adour, ne vit que sur les côtes européennes, depuis la Baltique jusqu’à la mer Noire. Les grands fleuves qu’il peuplait autrefois, comprenaient du nord au sud : la Vistule, l’Oder, l’Elbe, le Rhin, la Seine, la Loire, la Garonne, l’Adour, le Douro, le Tage, le Guadalquivir, l’Ebre, le Rhône, le Pô et le Danube. Si le plus gros esturgeon connu jamais capturé (350 kilogrammes) le fut dans la Tamise, il semble que cet individu ait été égaré et que les sturios ne se soient jamais reproduits dans les îles Britanniques. Aujourd’hui, il ne reste plus grand chose en Europe de cette répartition originelle.
Les barrages au début de l’ère industrielle, la pollution ensuite, la surpêche enfin ont eu raison de ces fantastiques migrateurs un peu partout, dès la deuxième moitié du siècle dernier et la première de celui-ci. Quelques populations reliques ne subsistent plus que dans la Garonne, le Danube et peut-être le Guadalquivir. Le dernier individu fut pris dans la Seine à Rouen en 1920. Depuis le Rhône, il remontait autrefois jusque dans la Saône et le Doubs. Par le Rhin, il atteignait Bâle, par la Meuse Liège, Toul par la Moselle. Un plan de réintroduction a eu lieu récemment dans l’Adour, mais qui ne s’est pas révélé concluant pour l’instant. Quelques individus isolés y auraient logé refuge, mais sans émetteur ou marquage, il est difficile de les localiser. L’affaire est à surveiller avec le plus grand intérêt.
Biologie
A l’éclosion, le petit esturgeon commun ne pèse que deux cents milligrammes. Adulte, il pèsera cent kilogrammes pour le mâle et trois cents kilogrammes pour la femelle. Pour réaliser un tel objectif de croissance, l’espèce bénéficie de deux atouts : un très bon taux de grossissement et un temps de vie très long, atteignant et pouvant même dépasser le demi-siècle (le géant béluga pourrait dépasser l’âge de cent ans). Dans les riches milieux estuariens, les juvéniles grandissent très vite et leur croissance se trouvera accélérée lors du passage au milieu marin. Faisant suite aux mesures de protection totale de l’espèce prises sur le territoire national en 1982, des études de marquage entreprises par le Cemagref de Bordeaux, en collaboration avec les pêcheurs professionnels de la Gironde, ont permis une meilleure connaissance du cycle. Après l’éclosion, les jeunes sturios restent trois ou quatre ans en eau douce. Sur les fonds vaseux ou sablonneux, ils se nourrissent surtout aux dépens des invertébrés benthiques19. Après un passage et un séjour plus ou moins long dans l’estuaire, les juvéniles vont passer en mer. Ils y resteront jusqu’à l’âge de quatorze à seize ans pour les mâles et vingt à vingt-deux ans pour les femelles. Il ne semble pas qu’ils s’éloignent beaucoup de l’estuaire d’où ils sont descendus, et ils se regroupent pour se nourrir sur le rebord du plateau continental. Jusqu’au début des années soixante, quand l’espèce était encore abondante en Gironde, les chalutiers de la Rochelle pêchaient assez régulièrement des immatures sur des fonds de trente à quarante mètres. En mer, l’esturgeon se nourrit d’invertébrés, de mollusques, de crustacés, mais également de petits poissons.
La première « montaison » des géniteurs a donc lieu après une dizaine d’années passées en mer pour les mâles et une quinzaine pour les femelles. S’ils ne s’éloignent guère de l’estuaire d’origine, il semble cependant que comme chez les saumons l’olfaction joue ensuite un rôle pour retrouver la rivière qui les a vus naître. La migration a lieu au printemps et le frai a habituellement lieu en avril, mai ou juin. Il est quelquefois différé en août selon la latitude, la température des fleuves, et bien évidemment, l’éloignement des frayères. Dans le bassin de la Vistule, en Pologne, les esturgeons remontaient sur plus de mille kilomètres avant de trouver de frayères à leur convenance. Dans le Rhin, les frayères se trouvaient à huit cent cinquante kilomètres de l’estuaire. Dans le bassin de la seine, les esturgeons remontaient dans la Marne et dans l’Yonne jusqu’à Auxerre pour trouver un substrat qui convienne au dépôt des œufs. En Aquitaine, les meilleures frayères semblaient être en Dordogne, en aval de Bergerac. Les zones de reproduction, bien connues des pêcheurs aux engins, étaient situées sur des fonds de gros graviers, sous cinq à six mètres d’eau dans un courant moyen. La femelle ne creuse pas de nid, mais les œufs gluants, aussitôt fécondés, adhérent particulièrement bien au substrat. Seul leur très grand nombre (plusieurs millions par femelle) assure la survie de l’espèce, car ainsi abandonnés au fond des rivières, ils sont la proie des anguilles, des goujons, des barbeaux et de nombreux autres poissons, qui n’ont pas besoin de le saler et de le presser pour apprécier le caviar. Rapidement semble-t-il, après le frai, les adultes redescendent vers l’océan. Les œufs éclosent rapidement (moins de cinq jours à vingt degrés Celsius) et au bout de deux semaines, les petits esturgeons mesurent déjà sept à huit centimètres, et leurs rangées d’écussons sont bien visibles.
Dans la partie aval des fleuves qu’il fréquente, l’esturgeon vit dans les eaux troubles en permanence (biotope adéquat dans l’Adour), et c’est en palpant le fond avec ses barbillons qu’il trouve sa nourriture. Dans l’océan, au-delà de quarante mètres de profondeur, la visibilité est faible et la recherche de ses proies se fait également de façon tactile. Le museau ou rostre sert peut-être à fouiller des fonds meubles de sable ou de vase, mais ceci n’est pas prouvé. C’est avec ses barbillons qu’il détecte la présence des invertébrés, vers, mollusques ou crustacés en palpant la vase ou le sable des fonds marins ou estuariens. Dès qu’il a de cette façon, repéré une proie, l’esturgeon projette sa bouche protractile et par un brutal mouvement de succion, aspire la bestiole en même temps qu’une certaine quantité de sédiment.
Au plan européen, l’espèce est sérieusement menacée d’extinction et il n’est pas sûr que les seules mesures de protection (même totale) de l’espèce suffisent à perpétuer son existence au troisième millénaire. L’aménagement des fleuves pour la navigation et l’extraction des granulats risquent de sonner le glas d’un poisson qui avait survécu pratiquement inchangé depuis trois cents millions d’années.
La première catégorie
La truite fario : la reine des montagnes
Salmo Fario (famille des Salmonidés)
« La truite n’est pas seulement l’un des poissons les plus agréables au goût, elle est encore un des plus beaux. Ses écailles brillent de l’éclat de l’argent et de l’or ; un jaune doré mêlé de vert resplendit sur les côtés de la tête et du corps. Les pectorales sont d’un brun mêlé de violet ; les ventrales et la caudale dorées ; la nageoire adipeuse est couleur d’or avec une bordure brune, l’anale, de pourpre, d’or et de gris perle, la dorsale parsemée de petites gouttes purpurines ; le dos relevé par des taches noires, et d’autres taches rouges entourées d’un bleu clair réfléchissant sur les côtés de l’animal les nuances vives et agréables des rubis et saphirs » {Etienne de Lacepède}
Taxonomie et classification
La première mention du nom de ce poisson en langue française apparaît en 1555 dans le livre de Pierre Belon du Mans sur La nature et diversité des poissons avec leurs portraits représentés au plus près du naturel. Il y décrit la « truitte anciennement nommée salar et la truitte saulmonière ou truitte saulmonée ». Le nom « truitte » puis « truite » viendra du latin tructa qui d’après Vavon, citant Sir Herbert Maxwell, dériverait lui-même du grec troktes, qui pourrait se traduire approximativement par « vorace ». La truite serait donc le poisson vorace par excellence. Ceux qui ont vu une fario chasser à grands coups de mâchoires dans une bande de vairons reconnaîtront bien là un des traits de caractère essentiels de l’espèce. Successeurs de Lacepède au Muséum d’histoire naturelle, Valenciennes et Cuvier en avaient d’ailleurs rajouté en baptisant la belle mouchetée Salmo ferox.
Parmi de très nombreuses appellations scientifiques dont les savants ichtyologistes ont affublé la truite, Salmo variabilis, aujourd’hui obsolète, fut sans doute un de celle qui correspondait le mieux à la réalité. Peu de poissons en effet présentent autant de différences de taille, de robe ou de comportement que la truite commune. Le fait était déjà consigné par Lacepède qui rapporte que « dans le seul département de la Seine-Inférieure, on connaît dans différentes rivières sept ou huit variétés de truites qui différent entre-elles par la couleur, les taches, etc. ». Et que dire de la différence de morphologie et de robe, si l’on compare cette fois les truites de régions différentes ! Blondes et grasses truites normandes, noires et nerveuses truites des ruisseaux bretons, truites zébrées de la Loue ou du Doubs, truites bleues du Vivarais, truites rousses de la Tuyère… Dans sa quatrième ou cinquième année, une truite de ruisseau pyrénéen ou de torrent alpin ne dépassera pas les cent cinquante grammes, quand sa cousine normande atteindra facilement les trois livres, sans parler des truites de lac, qui peuvent au même âge, dépasser les dix kilogrammes. En général le dos, les flancs et les opercules sont parsemés de taches noires, rondes ou en croix, de dimensions variables. Les fameux points rouges sont eux, présents ou absents, petits, gros ou « éclatés » (chez la truite corse), ocellés ou quelquefois auréolés de bleu. La couleur du dos varie du noir au vert clair en passant, chez certaines souches ou « races », par le gris bleuté ou toutes les nuances de brun. Les flancs peuvent être argentés, dorés, nacrés ou jaunâtres. Le ventre enfin est jaune, blanc, ou peut présenter toutes les gammes de mélange entre ces deux teintes. Les nageoires varient du jaune au gris en passant par le brun. Au cours de centaines de milliers d’années d’évolution, chaque région et même quelquefois chaque rivière a sélectionné des variétés ou races de truites qui leur sont devenues propres et surtout parfaitement adaptées. La nature des sols, l’altitude, la pente du cours d’eau, les écarts de température, le type de nourriture disponible et bien d’autres facteurs encore sont à l’origine du très grand polymorphisme de l’espèce. Mais que cette extrême diversité qui se manifeste surtout dans les tailles, les formes et les robes, ne nous trompe pas : les truites de rivière ou de ruisseau (Salmo trutta fario), les truites de lac (Salmo trutta lacustris) et les truites de mer (Salmo trutta trutta) ne sont que ce que les scientifiques appellent aujourd’hui des « formes écologiques » d’un seul et même poisson, la truite commune.
Classification
C’est en 1758, dans la deuxième édition de son Systema Naturae (sa gigantesque œuvre de classement des espèces), que Carl von Linné, le génial naturaliste suédois, classe Salmo trutta comme l’espèce numéro trois du genre Salmo. Le saumon atlantique Salmo salar occupait bien évidemment le premier rang, mais en seconde position, Linné plaçait Salmo eriox, espèce « douteuse » pouvant aussi bien se rattacher au saumon qu’à la truite de mer ou de lac. En fait, dès le début de la systématisation des espèces, le père de la classification et de la nomenclature modernes butait sur la détermination de l’espèce trutta. Il aura fallu attendre plus de deux siècles et la notion de « formes écologiques » pour comprendre qu’une même espèce peut, selon le biotope où elle vit, exprimer des caractères bien différents.
Pour revenir aux truites, il faut également distinguer, à côté des formes écologiques que nous avons précédemment signalées (truite de ruisseau, de lac et de mer), des sous-espèces distinctes bien individualisées. Un point commun à toutes ces truites est qu’elles sont originaires de l’ancien monde : Europe, Asie Mineure et Afrique pour au moins une espèce, Salmo trutta macrostigma, truite du Maghreb, autrefois commune à une grande partie du bassin méditerranéen, depuis l’Atlas marocain en passant par l’Algérie, la Tunisie, la Sicile, la Sardaigne et la Corse. La truite marmorata dite encore truite marbrée (Salmo trutta marmoratus) est, elle, originaire du bassin de l’Adriatique. Elle existait autrefois dans les affluents de Pô et dans les nombreuses rivières yougoslaves (Neretva). Les gros sujets atteignaient les poids records de cinquante livres.
Sur tout le pourtour de la mer Noire, Salmo trutta labrax remontait frayer dans les fleuves d’Europe centrale, de Russie et de Turquie. Dans le bassin de la Caspienne, Salmo trutta caspius atteignait elle aussi, paraît-il, une taille et un poids exceptionnels. En continuant vers l’est et donc, vers l’Asie, dans la mer d’Aral, qui aujourd’hui rétrécit comme une peau de chagrin, on trouvait Salmo trutta aralensis. Enfin, en Afghanistan, dans le bassin de l’Amou-Daria, la truite la plus orientale que l’on connaisse : Salmo trutta oxianus.
Répartition géographique
Ainsi donc, du Finistère – en fait depuis l’Islande (rattachée par sa faune au continent eurasiatique) – jusqu’en Asie Mineure, en passant au nord par la Scandinavie et les îles britanniques et au sud par le bassin méditerranéen (Afrique du Nord y compris), nous trouvons des truites à travers toute l’Europe (voir carte).
La truite commune (Salmo trutta trutta) qui nous intéresse plus particulièrement, dont on doit admettre que l’ancêtre original est marin, a colonisé depuis l’Atlantique, la Manche, la mer du Nord et la Baltique, l’intérieur des terres et les îles que baignent ces mers. La pénétration de ce poisson vers les têtes de bassin était certainement à l’origine uniquement limitée par la longueur des réseaux fluviaux et les chutes infranchissables qui les barraient.
Tous les ichtyologistes sont d’accord aujourd’hui pour reconnaître que l’ancêtre marin a donné un peu partout naissance à des formes « enfermées » ou sédentarisées : nos truites de lac, de rivière (forme non migratrice) ou de ruisseau. C’est à la fin de la dernière glaciation essentiellement que ces différenciations se sont produites. Pour ce qui est des truites du bassin rhodanien et des autres bassins fluviaux méditerranéens, il nous faut admettre que ces poissons bien individualisés encore aujourd’hui ont pour ancêtre la forme maritime de la macrostigma, qui devait fréquenter les eaux méditerranéennes avant que ces dernières ne se réchauffent trop, bien longtemps avant la glaciation quaternaire. Pour cette sous-espèce, seules ont subsisté de nos jours les formes sédentarisées.
Si les truites des bassins qui se jettent dans la mer Noire (Salmo trutta labrax) ne sont que des sous-espèces de Salmo trutta trutta, en revanche, les truites de la Caspienne, mer intérieure d’eau douce, seraient, elles, au contraire une espèce bien distincte, ressemblant d’ailleurs énormément à certaines variétés de saumons atlantiques « enfermés » (landlocked) de Suède ou de Russie. Pour certains ichtyologistes, ces truites de la Caspienne ne seraient en fait rien d’autre que des saumons atlantiques très différenciés. Pour étayer leur théorie, ils font valoir qu’avant la dernière glaciation la Caspienne était en relation avec la mer Blanche, et donc l’océan Glacial Arctique, par les cours captés de la Volga (au sud) et des bassins de la Divina et Petchora (au nord). Par ces dernières rivières encore aujourd’hui fréquentées par Salmo salar, des saumons atlantiques auraient pu pénétrer dans la mer Caspienne et s’y trouver par la suite piégés. Des analyses génétiques permettraient aujourd’hui de confirmer ou d’infirmer cette théorie. Malheureusement, pour cause de barrages, de surpêche et de pollution, ces énormes truites de la Caspienne ont aujourd’hui disparu. En Asie, les truites afghanes subsistent-elles dans les rivières du Pamir ? Les Anglais n’avaient hélas pas manqué, il y a déjà plus d’un siècle, d’introduire dans ces eaux des truites du bassin de la Tamise, qui n’ont certainement pas manqué de s’hybrider avec elles. En Yougoslavie, mais surtout en Italie, les populations de truites marbrées, qui ont frôlé l’extinction, font aujourd’hui l’objet de programme de protection et de restauration sur un petit nombre de cours d’eau.
La macrostigma, notamment la souche corse, semble, elle, avoir disparu. Non pas, comme nous l’avons entendu dire, parce que les troupes d’occupation mussoliniennes ont jeté des grenades dans les cours d’eau de l’île, mais bel et bien du fait des alevinages et autres repeuplements perpétrés à grande échelle avec des poissons de pisciculture de souches continentales (souche atlantique, danoise le plus souvent) depuis la fin de la guerre. Car, si l’occupant italien ne grimpait sûrement pas, grenades à la ceinture, en haut des ruisseaux de la montagne corse, les hélicoptères ou les Jeep tout terrain de la garderie alevinent avec des boîtes Vibert20 les plus hautes têtes de bassin. Au Maroc, il semble bien, de même, qu’à l’époque du protectorat, les Eaux et Forêts, par des introductions inconsidérées de truites métropolitaines, aient là encore éradiqué la macrostigma de la plupart de ses biotopes de l’Atlas. D’après un italien, la situation ne serait guère brillante en Sardaigne et en Sicile, où un braconnage éhonté sévit, mais il resterait néanmoins dans ces deux îles quelques ruisseaux reculés et difficiles d’accès où la sous-espèce aurait survécu.
Biologie
Poisson territorial, dès le stade alevin, à son émergence du gravier, la truite fario occupe et défend un territoire dont la superficie grandit avec l’âge et surtout la taille du poisson. Adulte, elle se ménagera toujours une cachette ou poste de repos à proximité d’une place d’affût, où le courant lui apportera à domicile toutes les proies à la dérive. Très éclectique et opportuniste dans la recherche de la nourriture, la truite commune fait ventre de tout ce qu’elle trouve dans la rivière ou même au bord de l’eau. Pendant les deux premières années de la vie, les truitelles consomment surtout des insectes, des crustacés (gammares) et autres petites proies (vers, alevins, têtards, sangsues…). Devenue adultes, elles continueront à se nourrir aux dépens des insectes aquatiques (larves, nymphes ou imagos), comme des insectes terrestres tombés à l’eau (sauterelles, grillons, coléoptères, diptères…) et de toute la microfaune d’invertébrés benthiques (vers, crustacés, escargots d’eau…) qui vit cachée dans les herbiers et sous les pierres, mais elles n’hésiteront pas également à faire une chasse active aux vairons et autres petits poissons (goujons, chabots, truitelles…). Halford rapporte le cas d’une truite de trois livres, capturée à la mouche, dont le fond du gosier contenait une masse compacte de Sherry Spinners (très petits éphémères), mais surtout dont l’estomac distendu révéla la présence de cinq écrevisses adultes, dont la plus grosse mesurait une douzaine de centimètres. Vavon cite l’exemple d’une truite de trois cent cinquante grammes dont on put compter dans l’estomac les restes de quarante-sept vairons à différents degrés de digestion, et d’une autre du même poids dont le contenu stomacal révéla la présence de huit gros hannetons intacts, d’une cinquantaine de petits hannetons de prairie, et enfin d’un énorme frelon. Des témoignages révèlent des truites ayant avalé des grenouilles, des oiseux de petites tailles, des couleuvres, des rats musqués… et nous pourrions ainsi citer de nombreux autres exemples qui, pour atypiques qu’ils soient, témoignent néanmoins bien de la voracité et du solide appétit de notre poisson.
En règle générale, le régime des truites est avant tout fonction du type de nourriture le plus abondant et le plus facilement disponible de la rivière. Ainsi, à l’aval des laiteries, les pêcheurs savent que rien ne vaut un morceau de lait caillé ou de crème de gruyère pour prendre une belle fario. Sur l’Ellé, en aval de l’usine de la conserverie morbihannaise, à l’époque de la mise en boîte des petits pois, c’était avec cet appât que les pêcheurs locaux réussissaient leurs plus beaux paniers. Enfin, il n’y a pas si longtemps, quand les petits abattoirs communaux déversaient leurs déchets (sang, morceaux de tripes ou de boyaux…) directement dans les rivières, les pêcheurs locaux savaient bien que c’était l’aval de l’égout de la salle d’abattage qu’on trouvait les plus grosses truites. Et d’ailleurs, jusqu’au début des années cinquante, les pisciculteurs, ou plutôt les trutticulteurs comme on les appelait, nourrissaient leurs pensionnaires avec des déchets d’animaux d’équarrissage (foie et rate surtout de vaches ou de porcs tuberculeux). C’était avant l’époque des granulés et de la salmoniculture diététique.
Le frai
Dans notre pays, le frai a lieu selon les régions et l’altitude entre mi-novembre et début janvier. Il est souvent accompagné d’une migration vers l’amont variant de quelques centaines de mètres à plusieurs kilomètres. Mâles et femelles remontent, soit le cours de la rivière principale, soit celui des ruisseaux affluents, pour y trouver un substrat adéquat afin d’y déposer leurs œufs. Tout comme chez le saumon, c’est la femelle, et elle seule, qui nettoie et creuse le sillon dans les graviers du fond où les œufs seront déposés, fécondés par les mâles et aussitôt recouverts. Ainsi enfouis, à l’abri de la lumière et des prédateurs, il leur faudra en moyenne trois mois, dans une eau à quatre ou cinq degrés Celsius, pour éclore. Jusqu’à la résorption complète de la vésicule vitelline, les alevins resteront eux aussi bien à l’abri dans les interstices21 des graviers et des petits galets qui constituent la frayère. Une truite d’un kilogramme pond environ deux mille œufs de teinte orangée et d’un diamètre compris entre quatre et six millimètres.
Quand elles frayent dans des conditions normales (granulométrique, hydrologique et climatique), le taux moyen d’éclosion des œufs de truites est voisin de quatre-vingt pour cent, ce qui est assez remarquable. En fait, tant qu’ils sont sous le gravier, les œufs embryonnés et les alevins vésiculés sont bien protégés et non à craindre qu’une faible mortalité, due essentiellement à la prédation par les larves d’insectes. La nature fait très bien les choses et n’a pas attendu l’invention de la boîte Vibert pour que les truites croissent et se multiplient. Hélas pour les truites et pour les pêcheurs, c’est après l’émergence du gravier que les choses se gâtent. Entre le moment où les alevins qui ont résorbé leur vésicule vitelline sortent des interstices du gravier et la fin de la première année, le taux moyen de survie n’est plus que de cinq pour cent. Ensuite, nous apprennent les scientifiques, il faut compter sur un taux moyen de survie de trente à cinquante pour cent d’une année sur l’autre, et ce jusqu’à la cinquième année, en tenant compte d’une pression de pêche normale.
Le goulot d’étranglement de la production salmonicole d’un cours d’eau se situe donc au stade alevin-truitelle, durant la première année. Si la truite adulte est un formidable prédateur, l’alevin et la truitelle sont des proies pour toute une foule de bestioles à peine plus grandes qu’eux, qui vivent dans les ruisseaux et sur leur bord, depuis les larves de libellules, en passant par les vairons, les chabots, les anguilles, voire leurs propres parents, si ils sont restés dans les ruisseaux. Sur les berges, le martin-pêcheur est leur principal ennemi, la loutre s’attaquant surtout aux grosses truites. Il faut enfin déplorer aujourd’hui le retour et même la prolifération de deux terribles prédateurs de truites adultes.
Dans les petits, moyens et même grands cours d’eau, le héron prélève et surtout blesse mortellement, surtout au moment du frai, un très grand nombre de précieux géniteurs. Enfin dans les moyennes et grandes rivières, ainsi que dans les lacs, les cormorans sont eux, capables de chasser à courre, jusqu’au plus profond des gouffres, des truites de la livre. L’efficacité de ces oiseaux est redoutable, et ces dernières années, en Bavière notamment, les peuplements de certains des plus riches cours d’eau à ombres et à truites d’Europe ont été pratiquement réduits à néant.
Le vairon : le plus petit
Phoxinus phoxinus (famille des Cyprinidés)
Taxonomie et classification
Phoxinus serait la latinisation du mot grec phoxinum, par lequel Aristote désigne un petit poisson d’eau douce dont il n’est pas sûr qu’il s’agisse du vairon, absent des eux douces de la Grèce comme de toute la botte italienne et de la plus grande partie du bassin méditerranéen à l’époque. Dans leurs classifications, Linné puis Cuvier et Valenciennes le nomment tout d’abord Cyprinus phoxinus, reconnaissant dès le début son appartenance à la famille des Cyprinidés dont il est, avec l’able, un des plus petits représentants connus.
Biologie
Comme beaucoup de Cyprinidés, le vairon est une espèce grégaire qui vit en bancs de quelques dizaines à quelques milliers d’individus dans les grandes rivières. Très casaniers, les bancs d’une année sur l’autre occupent toujours, sauf bouleversement écologique, les mêmes sites, généralement bien connus des pêcheurs de truites au lancer, qui y effectuent facilement des prélèvements à la ligne ou à la bouteille. En effet, la voracité des vairons en fait des poissonnets très faciles à capturer. Tous les enfants et les pêcheurs de truites savent qu’il suffit d’un simple bout de ver pour en capturer plusieurs sans avoir à remplacer l’appât. Très éclectiques dans la recherche de leur nourriture, les vairons se nourrissent à leur échelle de tout ce qui bouge dans leur environnement. Comme pratiquement tous les alevins de Cyprinidés, les jeunes se nourrissent tout d’abord de phytoplancton puis de petites formes de zooplancton (daphnies, cyclops…). Les adultes consomment tous les petits invertébrés du fond des rivières : vers, larves d’insectes, petits mollusques. Lors d’éclosions de petites éphémères, voire de fourmis, des vairons ont même quelquefois été observés gobant en surface. Aussi sympathiques paraissent-ils, les vairons sont souvent accusés d’effectuer une prédation importante sur les œufs de truite. Leur voracité est ici très exagérée, car elle ne peut porter que sur de très petits nombres d’œufs, qui échappent à l’enfouissement et qui, de toutes façons, entraînés par le courant, sont perdus. Une prédation non négligeable semble se faire, en revanche, à l’émergence du gravier, sur les alevins de truite et d’ombre, très vulnérables au cours des premiers jours. Mais ce n’est qu’un juste retour des choses, tant dans certaines rivières les vairons constituent le fonds d’alimentation des truites adultes.
La reproduction a lieu suivant l’altitude du cours d’eau et la température entre fin mai et la mi-juillet. Pour les populations vivant dans les parties basses des rivières à truites, le frai est précédé d’une petite migration dans le but de trouver des eaux plus fraîches et oxygénées. C’est en effet sur les fonds caillouteux recouverts de quelques centimètres d’eau seulement et à courant assez vif que mâles et femelles vont se réunir. Les grosses femelles qui peuvent atteindre la dizaine de centimètres pondent jusqu’à mille œufs d’environ un millimètre de diamètre. Les œufs adhérent aux cailloux et l’incubation dure de cinq à dix jours selon la température. Les alevins deviennent sexuellement matures à deux ans pour les mâles, trois ans pour les femelles. La longévité est de six ans en moyenne. Peu de temps avant le frai, le mâle se pare d’une livrée nuptiale très colorée et bigarrée, d’où le nom d’arlequin que les enfants leur donnent à ce moment-là. Le dos et les flancs présentent des taches vert émeraude qui alternent avec des marques plus claires ou noir intense. Le dessous des mâchoires est souligné de rouge vermillon, ainsi que la base des nageoires. En outre, comme chez la plupart des Cyprinidés mâles, des boutons de noces blanc nacré apparaissent sur le dessus de la tête.
Répartition zoogéographique
Le vairon est le poisson d’eau douce qui a la plus grande distribution, puisqu’on le rencontre depuis l’Irlande jusque bien au-delà de l’Oural en Sibérie. Il est cependant absent d’une grande partie du pourtour méditerranéen, et notamment d’Espagne (bien que les pêcheurs français et basques l’aient introduit en l’utilisant pour pêcher la truite dans de nombreuses rivières navarraises), de toute la péninsule italienne, de Corse, de Sardaigne ainsi que du Péloponnèse. Dans notre pays, l’espèce affectionne aussi bien les ruisseaux et petites rivières que les grandes rivières courantes de la zone à truite ou à ombre, type gave d’Oloron ou Doubs. Si l’on voulait simplifier, on pourrait dire qu’en Europe on trouve du vairon pratiquement partout où se trouve de la truite, depuis le torrent de montagne à plus de deux mille mètres d’altitude (comme les sources de l’Adour), jusqu’à la rivière de plaine et le fleuve. Le vairon est ainsi le seul Cyprinidés dont la niche écologique recouvre exactement celle de la truite commune. Sauf exception ou introduction, on ne le trouve pas dans les eaux stagnantes de type étang, quand c’est le cas, ce sont les canards et autres oiseaux migrateurs qui l’y ont implanté par le transport des œufs. Il se plaît cependant dans les eaux pures, limpides et bien oxygénées de certains lacs. Dans nombreux lacs d’altitude où les vairons sont présents, ce sont très souvent des pêcheurs de truites ou d’ombles chevaliers qui les ont relâchés à l’issue de leur partie de pêche. Très sensible à la qualité des eaux, les vairons ont disparu de nombre de biotopes pollués, eutrophiés, envasés ou simplement réchauffés.
Le chabot : le mimétisme absolu
Cottus gobio (famille des Cottidés)
Il fréquente les mêmes rivières que la truite (dont il est la cible), fraîches et bien oxygénées, sur tout le territoire de l’hexagone, sauf la Corse. On le distingue difficilement du fond des graviers où il se tient : sa peau tachetée de brun est le plus habile des camouflages. Une grosse tête, un corps aplati et les nageoires pectorales en forme d’éventail permettent d’identifier ce poisson d’une douzaine de centimètres. Il se déplace très rapidement et chasse en solitaire sans quitter le fond de la rivière. Ses proies sont les larves d’insectes ou des mollusques, plus rarement des alevins. Entre mars et juin, le mâle aménage un creux dans lequel la femelle pond une centaine d’œufs (maximum cinq cents), et c’est lui qui surveille la ponte pendant une vingtaine de jours.
La loche de rivière et la loche franche
Cobitis taenia et Cobitis barbulata (famille des Cobitidés)
Les deux espèces de loches vivant dans nos eaux douces sont toujours de mœurs nocturnes et ne se capturent qu’exceptionnellement à la ligne mais il est parfois possible d’en prendre avec une épuisette à mailles fines en cherchant des écrevisses ou des petites bêtes par exemple.
La loche de rivière a le corps allongé et comprimé sur les côtés, il est aussi couvert de fines écailles. La loche mesure une dizaine de centimètres et sa couleur varie entre le jaune-beige et le brun clair. Les flancs sont parsemés de taches noires. La bouche est garnie de six barbillons mais surtout, elle se distingue par la présence d’un petit aiguillon sous chaque œil et cet aiguillon s’accroche dans les épuisettes.
La loche franche a le corps allongé et peut mesurer une douzaine de centimètres. Elle est recouverte de minuscules écailles à peine visible. Sa coloration varie entre le brun clair et le marron pour le dos et le ventre est plus généralement ocre. La tête est longue et aplatie et la petite bouche est ornée de six barbillons, les deux plus longs étant à la commissure des lèvres. La nageoire caudale est échancrée et les autres nageoires sont parsemées de points noirs. La loche franche est certainement la plus répandue.
La loche franche habite les rivières à débit soutenu mais elle se cantonne dans les zones calmes et envasées. Elle s’abrite généralement sous les pierres et est très appréciée des truites. A cause de sa chair ferme, elle est très recherchée par les pêcheurs pour l’employer sur les montures à truite ou à saumon mais cette pratique peut être interdite localement. Elle se prend parfois à la ligne en pêchant les vairons. Comme le chabot, elle cause des dégâts sur les frayères à truites. La loche de rivière se trouve plus volontiers sur les rivières de plaine à courant très lent. Elle reste sur les bordures et affectionne, quant à elle, les fonds de sable et de gravier.