Le pêcheur doit vivre en parfaite osmose avec la nature qui l’entoure. Moi-même, après chaque partie de pêche, j’abandonne mes trognons de pommes aux petits lapins nécessiteux, et les miettes de mes toasts au foie gras aux canards les plus démunis. Il m’arrive même de glisser une petite pièce dans la main calleuse d’un pauvre paysan, qui gère à grand-peine une modeste exploitation céréalière de 1200 ha, en bordure de la rivière.
Et puis, bien sûr, je relâche mes poissons. A condition, toutefois, qu’ils me le demandent poliment. Et avec les égards qui me sont dus. Le mépris des règles les plus élémentaires du savoir-vivre et de la courtoisie ne m’inspire aucune indulgence. Aussi, je vous le dis dans détours :
Brochets insolents
Finissent au beurre blanc
Et goujons goujats
Dans la gueule du chat
Et tant mieux si ça doit m’attirer les foudres des fondamentalistes du no-kill qui, à force d’intolérance, commencent à me donner une furieuse envie de camper devant mes fourneaux, afin d’y mitonner les mille et une façon d’accommoder le poisson. Pourquoi ces belles, ces grandes, ces généreuses idées sont-elles systématiquement galvaudées et souillées par les fanatiques, comme ce fut déjà le cas lorsqu’on proposa l’érection d’un obélisque à la gloire de Rocco Siffredi en face du couvent des Ursulines, ou le transfert des cendres de Jean Lefebvre au Panthéon ?
Il y a quelques jours, j’ai surpris deux de ces talibans en pantacourt et visière sur la nuque en train de sermonner un septuagénaire ayant commis l’imprudence de leur montrer une jolie perche qui, après avoir sauté sur sa cuiller, gisait sur un lit d’orties fraîches disposées au fond d’un panier en osier.
A leur regard haineux, on devinait qu’en d’autre temps, ils l’auraient volontiers collé au poteau d’exécution le papy qui faisait de la résistance au no-kill. Quand, à l’heure du déjeuner, je suis repassé près de nos deux justiciers, ils se partageaient une boîte de thon à l’huile sans aucune compassion pour l’infortuné germon arraché aux océans pour finir émietté comme une vieille brioche. Comme le chantait Georges Brassens, le thon ne fait rien à l’affaire.
Récemment, sur le forum d’un site où sévissent quelques-uns de ces intégristes, un internaute surnommé FischingBass44 dénonçait, du haut de sa tribune virtuelle, les revues halieutiques qui ont encore l’indécence de publier des recettes de cuisine à base de poissons, et invitait les autres membres à proposer des mesures de rétorsion.
_ « On doit CC de les HT ! », suggérait illico un certain Bassman-BP, dont on peut supposer que derrière les initiales B et P se dissimule un natif du Bas Poitou, mais certainement pas Bernard Pivot.
C’est un redoutable lexicologue répondant au pseudonyme de Pikator68 qui donna l’estocade :
_ « Il faut que nous les boy-coton s ! »
Lorsque mes yeux sont tombés sur « boy-coton », j’ai d’abord cru que le débat avait changé de sujet, et qu’on était passé des magazines halieutiquement incorrects aux sous-vêtements masculins. Comme me le confiait l’autre soir un évêque rencontré dans un club échangiste : « La consultation de certains forum nous oblige à douter de l’existence de Dieu. » _... « Et de l’utilité de ma fonction » ajouta un ancien ministre de la Culture, qu’on reconnaissait aisément sous son déguisement de Père Fouettard.
Comment Pikator68 et ses acolytes, dont les connaissances culinaires se résument à régler la minuterie d’un four micro-ondes pour y réchauffer une pizza industrielle parsemée de rognures de jambon poly-phosphaté, prétendent-ils nous empêcher de lever des filets de sandre d’une lame experte, avant de les déposer sur une garniture d’échalotes ? Comment ce béotiens aux papilles gustatives ravagées par les cheeseburgers osent-ils nous interdire de saliver devant la chair délicate d’un brochet nappée d’un beurre blanc léger comme une mousseline ?
Comment leur expliquer l’infinie tristesse d’une matelote sans anguille, de blinis sans saumon, d’une croûte de sel sans bar, d’une friture sans goujons, d’une meunière sans sole ou d’un beurre noir sans la raie au milieu ?
Reconnaissons à FischingBass44, Pikator68 ou Gangsta-Broc55 qu’ils ont au moins l’honnêteté d’accoler leur quotient intellectuel à leur pseudonyme.
Georges Poléjonei.